Le Fermier, le Chien, et le Renard

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Le Loup et le Renard sont d’étranges voisins : Je ne bastiray point autour de leur demeure. Ce dernier guetoit à toute heure Les poules d’un Fermier ; et quoy que des plus fins, Il n’avoit pû donner d’atteinte à la volaille. D’une part l’appetit, de l’autre le danger, N’estoient pas au compere un embarras leger. Hé quoy, dit-il, cette canaille, Se moque impunément de moy ? Je vais, je viens, je me travaille, J’imagine cent tours ; le rustre, en paix chez-soy, Vous fait argent de tout, convertit en monnoye, Ses chapons, sa poulaille ; il en a mesme au croc : Et moy maistre passé, quand j’attrape un vieux coq, Je suis au comble de la joye ! Pourquoy sire Jupin m’a-t’il donc appellé Au métier de Renard ? Je jure les puissances De l’Olimpe et du Stix, il en sera parlé. Roulant en son cœur ces vengeances, Il choisit une nuit liberale en pavots : Chacun estoit plongé dans un profond repos ; Le Maistre du logis, les valets, le chien mesme, Poules, poulets, chapons, tout dormoit. Le Fermier, Laissant ouvert son poulailler, Commit une sottise extrême. Le voleur tourne tant qu’il entre au lieu guetté ; Le dépeuple, remplit de meurtres la cité : Les marques de sa cruauté, Parurent avec l’Aube : on vid un étalage De corps sanglans, et de carnage. Peu s’en falut que le Soleil Ne rebroussast d’horreur vers le manoir liquide. Tel, et d’un spectacle pareil, Apollon irrité contre le fier Atride Joncha son camp de morts : on vid presque détruit L’ost des Grecs, et ce fut l’ouvrage d’une nuit. Tel encore autour de sa tente Ajax à l’ame impatiente, De moutons, et de boucs fit un vaste débris, Croyant tuer en eux son concurrent Ulisse, Et les autheurs de l’injustice Par qui l’autre emporta le prix. Le Renard autre Ajax aux volailles funeste, Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste. Le Maistre ne trouva de recours qu’à crier Contre ses gens, son chien, c’est l’ordinaire usage. Ah maudit animal qui n’es bon qu’à noyer, Que n’avertissois-tu dés l’abord du carnage ? Que ne l’évitiez-vous ? c’eust esté plûtost fait. Si vous Maistre et Fermier à qui touche le fait, Dormez sans avoir soin que la porte soit close, Voulez-vous que moy chien qui n’ay rien à la chose, Sans aucun interest je perde le repos ? Ce Chien parloit tres-apropos : Son raisonnement pouvoit estre Fort bon dans la bouche d’un Maistre ; Mais n’estant que d’un simple chien, On trouva qu’il ne valoit rien. On vous sangla le pauvre drille. Toy donc, qui que tu sois, ô pere de famille, (Et je ne t’ay jamais envié cet honneur,) T’attendre aux yeux d’autruy, quand tu dors, c’est erreur. Couche-toy le dernier, et voy fermer ta porte. Que si quelque affaire t’importe, Ne la fais point par procureur.