L’étang porte l’ombre et la lune

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

L’étang porte l’ombre et la lune Sur son eau, Dans le silence qu’importune Un oiseau. Il monte des voix de grenouilles Des roseaux, La langueur et le rêve mouillent Jusqu’aux os, Les parfums et les bruits de l’heure Sont sur nous, La nature s’irrite et pleure À genoux. — Le soir, la lune, l’arbre et l’ombre Ne sont là Que pour ton cœur, et mon cœur sombre, — C’est cela. — Ah ! le mal que ces deux cœurs, certes, Se feront ; Le vent éperdu déconcerte L’arbre rond. La lune au ciel et sur l’eau tremble, Rêve et luit ; Nos deux détresses se ressemblent Cette nuit. Il monte des portes de lame Un encens ; C’est l’appel du cœur, de la flamme Et du sang…