Promenade en été

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Ô familier visage, ô douce intimité D’un matin frais, ombreux, calme, gris, en été ! Je marche sur le sol sec et poudreux ; la brise Fait danser et tourner la cosse du cytise. Beauté des verts jardins près desquels nous passons, Dans les charmants matins des plus belles saisons ! Jardins que l’on ne voit qu’au travers du grillage, Et qui semblent soudain plus amples qu’un voyage ! – L’herbe est fraîche, effilée, et pleine de bonheur ; Les rosiers sont sur elle aussi vivants qu’un cœur. Douceur de ces jardins aperçus, paix légère Sur les lierres foncés mêlés à la fougère ; Jardins secrets où tout est heureux ; paradis Plus près d’onze heures, semble-t-il, que de midi Tant c’est la matinée et toute sa jeunesse ! Petit jardin silencieux, plein de paresse, Où l’on ne voit personne, où les chaises ont l’air De dormir sous un arbre auprès du bassin clair. De la maison fermée aucun bruit ne se sauve, La glycine a le poids lustré d’un raisin mauve. Je regarde le cèdre étendu, vert perchoir Où les petits oiseaux tournants se laissent choir. Le toit couleur d’argent, de pigeon, de nuage, Avance doucement une aile de vitrage, Et les massifs sont gais comme un cœur soulevé Par le désir, par le plaisir enfin trouvé ! Il semble que les dieux aient construit là leur tente Et l’aient abandonnée à son humeur charmante. Et tout est si soumis, si complaisant, si doux, Si parfait, si paisible et si content de nous, Si plein d’une tendresse immuable et subite, Que je me dis : « C’est là que le bonheur habite ! » Mais, hélas ! si j’entrais, si je m’asseyais là, Près du feuillage mol et mince des lilas, Si mon pied avançait sur le gravier qui glisse, Si mes yeux pénétraient dans le secret délice, Si je montais la marche aimable du perron, Si je pressais cet arbre où grimpe un rosier rond Qui tourne et fait tomber sa floraison de rêve, Si je touchais à ce jardin d’Adam et d’Eve, Si je posais enfin le poids de mon désir Sur tous ces frais instants qu’il ne faut pas saisir, Ah comme vous seriez rapidement fanée, Volupté, dont je suis ce matin étonnée !…