L’Amour à sept ans

Amélie Gex

Poésies — 1879

Croiriez-vous qu’à sept ans j’avais un amoureux ? À cet âge l’amour n’étant point dangereux, On nous laissait trotter tout le jour à notre aise. Nous allions dans les bois pour y cueillir la fraise Ou pour chercher des nids, si c’était la saison ; Et quand venait le soir, rentrant à la maison, Grand’mère nous donnait, si nous étions bien sages, Un livre où nous trouvions de superbes images… Oh ! quel plaisir c’était lorsque assis près du feu, Vis à vis l’un de l’autre et grand’mère au milieu, Nous la faisions chanter ou conter une histoire ! Tantôt dans ces récits, un homme à barbe noire Emportait un enfant qui faisait le mutin Ou qui ne voulait pas apprendre le latin ; Tantôt, de Cendrillon, la puissante marraine Lui donnait en secret des parures de reine… Oh ! le temps passait vite en ces récits divers Et malgré le sommeil nos yeux restaient ouverts ! Quelquefois nous causions… C’etait plaisir d’entendre Les projets d’avenir que formait Alexandre, Qui toujours de sa vie en m’offrant la moitié, Ne voyait de bonheur que dans notre amitié : « Vois-tu, me disait-il, quand tu seras ma femme « Ce sera bien gentil ! Tu seras grande dame : « J’achèterai pour toi des robes de velours, « Des rubans, des bonbons, des gâteaux tous les jours. « Je serai général à la cour d’un grand prince « Ou bien, peut-être encor, gouverneur de province. « Nous aurons des chevaux, des carrosses dorés, « Des châteaux, des palais richement décorés. « — N’aurons-nous point d’enfants ? Moi je veux une fille « Qui ne pleure pas trop quand sa bonne l’habille ; « Dieu nous la donnera si nous la demandons !… « — Demande-la pour toi, moi je veux deux garçons : « L’un sera, comme moi, très vaillant militaire.. « — Et l’autre ? — Je verrai ce que j’en pourrai faire. » Et nous faisions le plan de l’éducation ; Je voulais l’externat et lui la pension ; Mais tout s’arrangerait : notre petit ménage Serait du paradis une vivante image. Hélas ! tout ce bonheur que nous avions rêvé Deux ou trois ans plus tard nous était enlevé ! Le futur général fut mis au séminaire Et son oncle en a fait un modeste notaire. Nous rions quelquefois quand nous songeons tous deux Au temps où nous étions de petits amoureux.