L'abandon

Louise Colet

Fleurs du midi — 1836

Vous en souvenez-vous de ces heures passées L'une à côté de l'autre, où toutes nos pensées Sans crainte, sans soupçon, s'échangeaient entre nous ? L'amitié, disions-nous, est une douce chose ; Heureux qui trouve un cœur où son cœur se repose !... Vous en souvenez-vous ? Nous parlions de vertu, d'amour, de poésie, De tout ce qui fait l'âme, et dont l'âme est saisie : J'aimais à prolonger ces entretiens si doux ; Et souvent près de vous attentive, inclinée, Je vis passer ainsi la rapide journée... Vous en souvenez-vous ? Oui, j'avais mis en vous toute ma confiance ; A l'œil désenchanté de votre expérience Je dévoilais les vœux dont mon cœur fut jaloux ; Par l'ardeur de ma foi je vous forçais à croire A mes rêves d'amour, à mes rêves de gloire... Vous en souvenez-vous ? Et quand vint ma douleur, profonde, déchirante. Je vous dis en pleurant que ma mère mourante Pour appui m'indiquait votre cœur entre tous ; Je vous dis que mon âme ardente restant vide, Il lui fallait l'amour dont elle était avide... Vous en souvenez-vous ? Eh bien ! quand cet amour vint s'offrir à ma vie ; Lorsque je l'acceptais, orgueilleuse et ravie ; Quand je remerciais le ciel de ce bienfait... Vous, vous m'abandonniez ! Votre amitié parjure Jetait à mon bonheur le dédain et l'injure ; Que vous avais-je fait ? De celui qui m'aimait votre langue méchante A voulu m'arracher la tendresse touchante ; Inspirant le soupçon à son cœur satisfait Par les faux arguments d'une morale altière, Vous l'avez torturé durant une heure entière : Que vous avais-je fait ? Que vous avais-je fait pour profaner mon âme ? Vous savez qu'elle est pure, et vous osez, madame, Traiter un chaste amour comme on traite un forfait ; Si vous avez souffert, si vous fûtes trahie, Est-ce ma faute, à moi ?... Quand vous m'avez haïe, Que vous avais-je fait ? Dieu nous juge ; et peut-être un jour rendrez-vous compte De cette inimitié si cruelle et si prompte ; Votre haine sans cause est aussi sans effet ; Je suis heureuse et calme, et mon cœur vous pardonne ; Mais, je ne voudrais pas avoir fait à personne Ce que vous m'avez fait ?