Le Pré

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

Parmi les marguerites, Se sont assises dans un pré Trois jeunes filles. Elles s’exaltent et babillent À leur gré ; Savent-elles ce qui incite Leur langue à tant parler ? La première fait mille contes, Se trompe et se reprend, et puis raconte D’oreille à oreille Comment elle a capté la veille, Sans bruit, en tapinois, Un essaim migrateur qui s’égarait au bois. La deuxième n’est point en reste, — Brusques regards, paroles prestes Et menus gestes — Mieux que personne, elle connaît les soins Dont a besoin, Par les saisons de pluie et de neige aggravées, La première couvée. Enfin La troisième caquette en vain. On l’interrompt, puis l’on se tait, puis on l’écoute. Des pas se font entendre sur la route Et s’approchent du pré Où sont assises à leur gré Les jeunes filles. Ce sont trois gars du bourg voisin Qui se taisent aussi, mais passent leur chemin Sans regarder qui les regarde. Sur le pré frissonnant passe une ombre hagarde, Aucun des gars ne se retourne un seul instant. Et maintenant, Sur le tertre obscurci où leur dépit s’accoude, Jusques au soir tombant, les trois filles se boudent.