Cette création qui te semble immortelle

Victor Hugo

Toute la lyre

Cette création, qui te semble immortelle, Meurt ; mais comment naît-elle ? et comment finit-elle ? Oh ! quel œil sombre a vu des mondes expirer ? Vers le cloaque noir qui doit les engouffrer Ils voguent presque éteints, ils descendent, ils roulent ; Des flots d’éternité sur leurs orbes s’écroulent ; Et l’agonie affreuse en ses exhalaisons Engloutit lentement leurs vagues horizons ; Ils passent effrayants dans des lueurs livides ; Ils semblent, dans l’horreur des immensités vides, Des coques de vaisseaux monstrueux dérivant Sous on ne sait quel fauve et lamentable vent, Des crânes de géants, des têtes foudroyées ; Leurs sinistres rondeurs flottent, demi-noyées ; L’impulsion qui prend ce qui n’est plus vivant Et qui chasse la larve et la cendre en avant, Pousse vers le néant ces tragiques masures ; Ils perdent, comme on perd le sang par ses blessures, Les éléments de l’être en dissolution ; La mort blême sur eux plane, sombre alcyon ; Et, dans l’obscurité qui, sous l’immense brume, Les couvre de sa noire et formidable écume, Comme des naufragés qui de l’esquif profond, Pâles, l’un après l’autre, à la nage s’en vont, Le temps, le jour, l’espace, et la forme, et le nombre, Quittent lugubrement ces épaves de l’ombre.