La Laitière et le Pot au lait
Jean de La Fontaine
Fables — 1678
Perrette sur sa teste ayant un Pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Pretendoit arriver sans encombre à la ville.
Legere et court vestuë elle alloit à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là pour estre plus agile
Cotillon simple, et souliers plats.
Nostre Laitiere ainsi troussée
Comptoit déja dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employoit l’argent,
Achetoit un cent d’œufs, faisoit triple couvée ;
La chose alloit à bien par son soin diligent.
Il m’est, disoit-elle, facile,
D’élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
Il estoit quand je l’eus de grosseur raisonnable :
J’auray le revendant de l’argent bel et bon ;
Et qui m’empêchera de mettre en nostre estable,
Veu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verray sauter au milieu du troupeau ?
Perrette là dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La Dame de ces biens, quittant d’un œil marry
Sa fortune ainsi répanduë,
Va s’excuser à son mary
En grand danger d’estre batuë.
Le recit en farce en fut fait
On l’appella le Pot au lait.
Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait chasteaux en Espagne ?
Pichrocole, Pyrrhus, la Laitiere, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flateuse erreur emporte alors nos ames :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défy ;
Je m’écarte, je vais détrosner le Sophy ;
On m’élit Roy, mon peuple m’aime ;
Les diadêmes vont sur ma teste pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moy-mesme ;
Je suis gros Jean comme devant.