À sa muse
Pierre de Ronsard
Poésies diverses — 1587
Plus dur que fer j'ai fini mon ouvrage,
Que l'an, dispos à demener les pas,
Que l'eau, le vent ou le brûlant orage,
L'injuriant, ne ru'ront point à bas.
Quand ce viendra que le dernier trépas
M'assoupira d'un somme dur, à l'heure
Sous le tombeau tout Ronsard n'ira pas,
Restant de lui la part qui est meilleure.
Toujours, toujours, sans que jamais je meure,
Je volerai tout vif par l'univers,
Éternisant les champs où je demeure,
De mes lauriers fatalement couverts,
Pour avoir joint les deux harpeurs divers
Au doux babil de ma lyre d'ivoire,
Que j'ai rendus Vandomois par mes vers.
Sus donque, Muse, emporte au ciel la gloire
Que j'ai gagnée, annonçant la victoire
Dont à bon droit je me vois jouissant,
Et de ton fils consacre la mémoire ;
Serrant son front d'un laurier verdissant.