Vivre n’est pas un bien. Les clairs instants sont rares

Anna de Noailles

L’Honneur de souffrir — 1927

Vivre n’est pas un bien. Les clairs instants sont rares. D’un jour plus dur encore un jour dur est suivi. Parfois l’azur, l’espoir et le désir égarent Dans un bref paradis le pauvre être ébahi. Mais toujours menacé et toujours troublé, l’homme Recherche, même heureux, l’abri prudent du somme. Au réveil il lui faut ressusciter encor La fierté de l’esprit, le courage du corps. Chaque jour sa lucide et savante prunelle S’attache à quelque loi qui n’est pas éternelle ; Son labeur est cerné par l’angoisse et l’ennui. Il s’endort moins vaillant, et vieillit chaque nuit. Il ne peut avouer sa lente déchéance De peur d’éveiller moins d’ardeur et de créance. Par sa perfection il se sent isolé. L’instinct l’enorgueillit, mais jamais il n’est maître Du désir qu’il ressent, du désir qu’il fait naître. Le goût de l’infini souffre en son rêve ailé. Et c’est l’amer amour qui le doit consoler !