La Crainte

Marceline Desbordes-Valmore

Les Pleurs — 1833

Ouvre-toi, cœur malade ! et vous, lèvres amères, Ouvrez-vous ! plaignez-moi ! Dieu m’oublie ou me hait ; Sa pitié n’entend plus mon désespoir muet ; Sa main jette au hasard mes heures éphémères ; Comme des oiseaux noirs dans les vents dispersés, Lasses avant d’éclore, et sans bonheur perdues, Elles traînent sur moi leurs ailes détendues ; Et Dieu ne dit jamais : « C’est assez ! c’est assez ! » J’ai pleuré ; mais des pleurs blessent-ils sa puissance ? Faible, où trouver des cris pour les jeter aux cieux ? Enfant, quand je pleurais, sans le voir de mes yeux, D’un ange autour de moi je sentais la présence : Il était sous les fleurs que relevait ma main ; Il me parlait souvent dans la voix de ma mère ; Et si je soupirais d’une joie éphémère, Penché sur moi, le soir il me disait : « Demain ! » Et je ne l’entends plus. J’entends toujours mon ame ; Toujours elle se plaint ; jamais elle ne dort ! Et cette ame où passa tant de pleurs, tant de flamme, Le ciel qui la sait toute en voudra-t-il encor ? Ciel ! un peu de bonheur ! ciel ! un peu d’espérance ! Un peu d’air dans l’orage où s’éteignent mes jours ! Un souffle à ma faiblesse, un songe à ma souffrance, Ou ce sommeil sans rêve et qui dure toujours ! Mais si quelque trésor germe dans nos alarmes, Laissez aux pieds souffrans leurs sentiers douloureux ; Dieu ! tirez un bienfait du fond de tant de larmes, Et laissez-moi l’offrir à quelque malheureux !