Au jeune Paralytique

Marceline Desbordes-Valmore

Bouquets et prières — 1843

« J’avais au plus dix ans : dans un âge aussi tendre, « Je connaissais l’amour, tel qu’il se peut attendre, « Dans un cœur de dix ans. Et je ne désirais, « Que la voir et l’aimer ! et je ne demandais, « Que de ses blonds cheveux une boucle soyeuse, « Et parfois un baiser de sa bouche rieuse. « Et j’étais le plus vieux, car elle avait huit ans ; « Et je l’aimais ! … « Et je l’aimais… Eh bien ! rappelons-nous ces rêves ; « Ces parfums respirés et ces paroles brèves : « Je t’aime ! oh ! pense à moi ! Ces sentimens passés, « Que le temps a pâlis, mais n’a pas effacés. « Depuis lors, j’ai gardé, pendant longues années, « Les boucles de cheveux qu’elle m’avait données ; « Fidèle, j’ai gardé, bien qu’il soit tout flétri, « Son petit gant d’enfant… C’est le larcin chéri ! « Voilà le souvenir tout fleuri d’innocence, « Qui drape le matin de mon adolescence ; « Voilà mon autre-fois, le bon temps, mes amours, « Le jadis, dont mon cœur se souviendra toujours, « Qui soulève en mon sein une vague ondoyante, « Et tourne autour de moi comme une ombre flottante. « Depuis lors, bien des jours sur ma tête ont passé, « Mais le bonheur, jamais ! » Où t’a-t-on vu, poète à la voix douloureuse Et pure, au cœur sonore, à l’enfance amoureuse ? Où t’a-t-on vu, jeune ange au pied silencieux, Prendre haleine, et chanter en passant pour les cieux ? Es-tu l’André divin dont on cherche la cendre, Qui parmi nous, voilé, se hasarde à descendre, Pour relire, inquiet, son livre inachevé, Et le clore d’un rêve en mourant retrouvé ? Ce doux cygne étouffé sous le pied de l’envie Par tes yeux sans bonheur a-t-il revu la vie ; Et n’y retrouvant plus ses hymnes mutilés, Pleure-t-il dans tes vers ses beaux vers envolés ? Alors que de ces vers la vibrante nitée Du pied de l’échafaud s’enfuit épouvantée, Les pris-tu lumineux sur le bord du chemin, Où l’ange de la vie abandonnait sa main ? Au-dessus des cachots, délivrée et chantante, As-tu trouvé dans l’air cette âme encor flottante, Après que sa grande aile eut franchi ses barreaux, Toute rougie encor de l’acier des bourreaux ? Hélas ! on le croirait, tant la grâce est la même ; Tant tu sais, comme lui, ce qu’on sait quand on aime ! Oh ! la Parque est cruelle à qui l’a vu mourir ; Mais quoi ! la vie est triste à qui t’y sent souffrir ! Où que tu sois, jeune homme, où que pleure ton âme, Dis : J’ai mon nom caché dans le cœur d’une femme, Mon nom d’enfant, qui chante au milieu de ses jours, Et qui dans sa prière à Dieu, monte toujours !