L’aer ne peut plus avoir de vens

Agrippa d’Aubigné

Le Printemps

L’aer ne peut plus avoir de vens, De nuages s’entresuivans, Il a versé tous les orages, Comme j’espuise mes douleurs : Mes yeux sont assechez de pleurs, Mon sein de souspirs & de rages. Helas ! mes soupirs & mes pleurs Trempaient mes cuisantes chaleurs Et faisoient ma mort plus tardive, Ores destitué d’humeur, Je brusle entier en ma chaleur Et en ma flamme tousjours vive. Je ne brusle plus peu à peu, Mais en voiant tuer mon feu Je pers la vie aprés la veuë. Comme un criminel malheureux A qui l’on a bandé les yeux Afin qu’il meure à l’impourveue. Mes yeux, où voulez vous courir ? Me laissez vous avant mourir Pour voir ma fin trop avancee ? Pour Dieu ! attendez mon trepas, Ou bien ne vous enfuiez pas Que vous n’emmeniez ma pensee ! Mes soleils en ceste saison Ne luisent plus en ma prison Comme ils faisaient en la premiere. Le feu qui me va consommant Me luist un peu & seulement Je me brusle de ma lumiere.