Je n’avais jamais rien à dire

Anna de Noailles

L’Honneur de souffrir — 1927

Je n’avais jamais rien à dire Qu’à toi. Aux autres je parlais Comme l’on se meut ou respire, Mais jamais mon cœur ne mêlait Son trésor à leur existence. Nous seuls n’avions pas de distance. Sûrs d’un familier infini, Nous étions pressés, réunis Dans l’étroitesse ou dans l’espace. En toi seul j’étais à ma place. Que veux-tu que la gloire soit, Si ce n’est l’image de soi Dans l’âme que l’on a choisie ? L’offrande de la poésie, Je la faisais à ton regard. Ce n’était que dans ta prunelle Que j’étais juste et naturelle. Désormais sans vœux, sans égards, Je suis cette errante hirondelle Dont on voit sur l’azur hagard Se déchirer les noirs coups d’ailes…