Ballade LIII
Charles d’Orléans
Poème de la prison
Le premier jour du mois de May
S’acquitte vers moi grandement ;
Car, ainsi qu’à présent je n’ai
En mon cueur que deuil et tourment,
Il est aussi pareillement
Troublé, plain de vent et de pluie ;
Être souloit tout autrement,
Ou temps qu’ai congneu en ma vie.
Je crois qu’il se met en essay
De m’acompaignier loyaument ;
Content m’en tiens, pour dire vrai ;
Car meschans, en leur pensement,
Reçoivent grand allegement,
Quant en leurs maux ont compaignie ;
Essayé l’ai certainement.
Ou temps qu’ai congneu en ma vie.
Las ! j’ai vu May joyeux et gai
Et si plaisant à toute gent
Que raconter au long ne sais
Le plaisir et esbatement
Qu’avait en son commandement ;
Car Amour, en son abbaye,
Le tenait chief de son couvent,
Ou temps qu’ai congneu en ma vie.
Le temps va je ne sais comment,
Dieu l’amende prouchainement !
Car Plaisance s’est endormie
Qui souloit vivre lyement,
Ou temps qu’ai congneu en ma vie.