Ode à l'alouette

Pierre de Ronsard

Poésies diverses — 1587

T'oserait bien quelque poète Nier des vers, douce alouette ? Quant à moi je ne l'oserois, Je veux célébrer ton ramage Sur tous oiseaux qui sont en cage, Et sur tous ceux qui sont es bois. Qu'il te fait bon ouïr ! à l'heure Que le bouvier les champs laboure Quand la terre le printemps sent, Qui plus de ta chanson est gaie, Que courroucée de la plaie Du soc, qui l'estomac lui fend. Si tôt que tu es arrosée Au point du jour, de la rosée, Tu fais en l'air mille discours En l'air des ailes tu frétilles, Et pendue au ciel, tu babilles, Et contes aux vents tes amours. Puis du ciel tu te laisses fondre Dans un sillon vert, soit pour pondre, Soit pour éclore, ou pour couver, Soit pour apporter la bêchée A tes petits, ou d'une Achée Ou d'une chenille, ou d'un ver. Lors moi couché dessus l'herbette D'une part j'oy ta chansonnette ; De l'autre, sus du poliot, A l'abri de quelque fougère J'ecoute la jeune bergère Qui dégoise son lerelot. Puis je dis, tu es bien-heureuse, Gentille Alouette amoureuse, Qui n'as peur ni souci de riens, Qui jamais au coeur n'as sentie Les dédains d'une fière amie, Ni le soin d'amasser des biens. Ou si quelque souci te touche, C'est, lors que le Soleil se couche, De dormir, et de réveiller De tes chansons avec l'Aurore Et bergers et passans encore, Pour les envoyer travailler. Mais je vis toujours en tristesse, Pour les fiertés d'une maîtresse Qui paye ma foi de travaux, Et d'une plaisante mensonge, Qui jour et nuit tous-jours allonge La longue trame de mes maux.