De toi depuis longtemps

Guillaume Apollinaire

Poèmes à Lou — 1955

De toi depuis longtemps je n’ai pas de nouvelles Mais quels doux souvenirs sont ceux où tu te mêles Lou mon amour lointain et ma divinité Souffre que ton dévot adore ta beauté C’est aujourd’hui le jour de la grande visite Et, tous, mon cher amour nous partirons ensuite C’est question de jours Je ne te verrai plus Ils ne reviendront plus les beaux jours révolus Sais-je mon cher amour si tu m’aimes encore Les trompettes du soir gémissent lentement Ta photo devant moi chère Lou je t’adore Et tu sembles sourire encore à ton amant J’ignore tout de toi Qu’es-tu donc devenue Es-tu morte es-tu vive et l’as-tu renié L’amour que tu promis un jour au canonnier Que je voudrais mourir sur la rive inconnue Que je voudrais mourir dans le bel orient Quand Croisé j’entrerai fier dans Constantinople Ton image à la main mourir en souriant Devant la douce mer d’azur et de sinople Ô Lou ma grande peine ô Lou mon cœur brisé Comme un doux son de cor ta voix sonne et resonne Ton regard attendri dont je me suis grisé Je le revois lointain lointain et qui s’étonne Je baise tes cheveux mon unique trésor Et qui de ton amour furent le premier gage Ta voix mon souvenir s’éloigne ô son du cor Ma vie est un beau livre et l’on tourne la page Et souviens-toi parfois du temps où tu m’aimais L’heure Pleure trois fois Prenons-les par le flanc Rantanplan tire lire. Garde-moi bien toutes les lettres que tu m’as écrites Et dont tu n’es que la dépositaire Tu dois me les rendre quoi qu’il arrive A moins que je ne meure Ce qui se peut fort bien Mon Lou mon Lou chéri j’ai des baisers plein les lèvres Je t’en mets sur les yeux sur tes cheveux Fauves partout partout des baisers affolés Amour en cristal de Baccarat Amour brisé en mille morceaux Quel verrier miraculeux Pourrait te raccommoder J’entends le vent se plaindre au-dessus des garrigues Et ronfler la caserne aux cent mille fatigues Un chien pleure à la mort comme mon cœur saignant Je perds tout sauf l’honneur ainsi qu’à Marignan J’ai perdu mes amours Où sont-elles allées Sont-ce elles dont j’entends les plaintes désolées Ô tête trop lourde front en feu mes yeux tristes Ô pourpres avenirs comme des améthystes Trajectoires de vie que mon cœur va suivant Comme un obus lancé qui traverse le vent La nuit est temps propice à celui qui soupire J’ai goûté le meilleur je vais goûter le pire Mais je t’aime ma Lou comme on n’a pas aimé Et quand tu seras vieille Enfant mon cœur mon âme Souviens-toi quelquefois de moi FlÈCHE saignante LOU M’A PERCÉ le cœur et j’aime Lou Elle me vient de toi ma Lou Je porte au cœur une blessure ardente Adieu mon Lou chéri je t’aime infiniment Si je pars avant de t’avoir revue Je t’enverrai mon adresse Et tu m’écriras si tu veux Adieu mon Lou je baise tes cheveux Adieu mon Lou Adieu