LE VALLON
Léocadie Hersent-Penquer
Là sont de doux abris et de douces cachettes ;
De petits coins semés de petites fleurettes;
Des sentiers rocailleux, qui tournent en montant,
Et dans lesquels le pied hésite à chaque instant :
Là tout est sombre et frais, tout est plein de mystère
Et je m'y trouve heureuse, et j'y vis solitaire.
Et puis le rossignol vient y chanter le soir.
Là j'aime à m'égarer, à rêver, à m'asseoir,
A m'étendre au soleil, à dormir sous un chêne.
C'est dans l'ombre du bois que j'erre et me promène
Mais c'est sur la hauteur que je m'assieds, rêvant :
Là, je plane et j'écoute et j'entends, bien souvent,
Des bruits lointains et sourds, des bruits intraduisibles;
Devenant plus distincts, par degrés, plus sensibles,
Former dans mon oreille un son confus, d'abord,
Et puis presque aussitôt un ravissant accord.
Qu'est ce bruit?Dieu
l'a fait pour charmer les poètes.
Dieu l'a fait pour apprendre à chanter aux fauvettes :
C'est l'hymne universel qui dure tout le jour
Et qui nla, pour refrain, que ce seul mot : Amour !
—Amour à la Nature ! à la Nature entière !
A ces rayons du ciel, tombés dans la poussière,
Qui jettent sur le sol tant de beaux diamants
Et sur les flots des mers tant de scintillements!
Amour à cette fleur qui naît parmi les chaumes !
A ces fleurs des gazons qui donneront des baumes !
A ces grains de froment qui donneront du pain !
A cette eau pour la soif! A ce fruit pour la faim !
Amour à la musique, universelle et douce,
Qui sort de la feuillée et qui sort de la mousse,
Du souffle des zéphyrs, de la voix des oiseaux,
Du réduit des grillons et du lit des ruisseaux !
Amour à ces troupeaux qui paissent dans les herbes!
Aux agneaux tout petits! aux bœufs déjà superbes!
Aux poulains bondissant à travers les sentiers ;
Aux chevaux du labour, aux orgueilleux coursiers
Portant avec fierté, bien haut, leur tête altière !
Amour, surtout amour à la vache laitière,
Qui donne si souvent, à nos chers nourrissons,
La vie, avec ce lait que nous leur refusons.
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Quand, dans la maladie, ou l'angoisse, ou les veilles,
Nos seins se sont taris pour ces bouches vermeilles !
Amour à ces essaims qui volent dans le jour,
Ne cherchant que la joie et l'ivresse et l'amour !
Amour à l'amour même, emportant sur ses ailes
Les ramiers becquetant les tendres tourterelles,
Et jetant dans les airs ces longs roucoulements
Qui sont de leurs plaisirs les retentissements !
Ce refrain de l'amour monte plus haut encore :
Il monte jusqu'au lit où dort la chaste Aurore,
Qui l'apprend et le chante en ouvrant, le matin,
Pour bénir son réveil, ses lèvres de carmin.
Le matin le redit dans l'éther, dans les nues,
Et le jour le répète aux sphères inconnues;
Le soir aux astres d'or brillant dans un ciel bleu.
Enfin ce mot suprême arrive jusqu'à Dieu !
Le vallon, qui séduit mes pas et mes oreilles,
A, pour mes yeux charmés, encor bien des merveilles ;
Et l'hymne universel qui monte quelquefois,
Sur la cime du mont, des profondeurs du bois,
Se tait, pour faire place à de divins mirages,
Quand mes regards ravis errent sous les ombrages.
Je crois être en Eden à l'heure où tout naissait,
Où l'humble chèvrefeuille au buisson s'enlaçait;
Où la pâle églantine et la rose trémière
S'ouvraient en même temps au sein de la lumière ;
Où l'iris. s'imprégnait d'un parfurp enivrant
Aussi doux que celui du muguet odorant,
Cette fleur si pudique, enfouie en sa feuille
De peur qu'on ne la souille ou bien qu'on ne la cueille !
Je crois être en Eden à l'heure où l'Eternel
Vit que l'homme, ici-bas, ne croirait pas au ciel ;
Si, possédant les fleurs, les fruits, la vie et l'âme,
Il n'avait pas l'amour ! il n'avait pas la femme !
A cette heure suprême, où, partout dans les airs,
Dans le sol fécondé, dans l'abîme des mers,
L'œuvre du Créateur s'accomplit sur la terre
En donnant la femelle au mâle solitaire.
A cette heure où les loups, les lions amoureux
Les essaims bourdonnants, se recherchaient entre eux,
Où le ramier, qui vit venir la tourterelle,
Ouvrit son aile blanche et courut auprès d'elle ;
Où la rose exhala sa plus suave odeur;
Où le lis revêtit sa robe de candeur ;
Où la fauvette encor timide, mais charmée,
Allait s'abandonner au plaisir d'être aimée. N
A cette heure où partout, dans le céleste Eden,
La volupté naquit enivrée et soudain
Embrasa tous les cœurs, tous les sens et les âmes
Ainsi qu'un tourbillon de dévorantes flammes;
Où pour l'homme endormi le réveil fut si doux
Qu'en s'éveillant il est tombé sur ses genoux,
Bénissant le Seigneur, en son âme ravie,
Qui, lui donnant la femme, avait doublé sa vie.
18 juin 184.
LE MAGNIFICAT
A ;Iml' E. F.
J'écoutais, et j'avais le cœur plein d'allégresse;
J'avais des visions comme en eut Ézéchiel :
Je vis sainte Cécile, alors, dans mon ivresse,
Pour vous entendre aussi redescendre du ciel.
Je la vis s'approcher de vous avec tendresse;
Applaudir à ce chant presque surnaturel;
Mettre sur votre front une douce caresse ;
Puis un laurier tombé de son front immortel.
La vision est morte. Oui! mais j'entends encore,
J'entends vibrer l'accent de votre voix sonore,
Et toujours je tressaille à ce seul souvenir.
0 madame ! votre art vous fait un diadème :
C'est l'art divin, et Dieu l'aura créé lui-même,
Pour qu'en vous écoutant on songe à le bénir !
Mai 18.