La Grotte (Cette heure de sieste lasse s’alourdit)

Henri de Régnier

Épisodes, Sites et Sonnets — 1891

Cette heure de sieste lasse s’alourdit Du Rêve évanoui de quelque vie éteinte, Décor vague dans l’eau qui dort mirant sa feinte De paysage inverse au fleuve du Midi ; Il flotte un vieil aveu que mon amour a dit, Émoi perpétué de quelque folle crainte… Au lointain d’un passé se cambre à mon étreinte L’offre pour mon désir d’un nu torse roidi ; Mais ma bouche n’a plus de lèvres pour redire Les mots dont ma parole a leurré le sourire De la naïveté qui croyait à ma Foi, Mes bras ne savent plus l’enlacement qui noue, Et mon sang a coulé par le cruel exploit Du Sagittaire astral dont la flèche me troue. Je t’apparus au seuil en larmes de la Grotte Merveilleuse où pendaient en gemmes de cristal Les pleurs adamantins que la pierre sanglote. L’écho mystérieux du vieil antre natal Répercuta l’appel de la trompe marine Que tu sonnas à pleine bouche, ô blond Héros D’une aventure fabuleuse, au ras des flots En rumeur sous la proue heureuse qui domine Le blanc tumulte des écumes de la Mer Déferlante jusques au sable de la grève Où je vins ignorant le péril inconnu De te voir autrement qu’au vague de mon rêve… Un brusque souffle ouvrit ma robe ; et mon sein nu, Divulgué par le seul hasard d’une surprise, Et l’or de mes cheveux que dénoua la brise Éblouirent tes yeux d’une apparition, Et mon corps a tordu sa révolte inutile Entre les bras dompteurs de la rébellion Où se roidit ma chair de Vierge… mais nubile Avait rêvé de toi mon songe inconscient Et tu vainquis mon doux reproche souriant. Depuis, quelque anse calme et sûre fut l’asile Où ton navire désœuvré cargua l’essor De ses voiles ayant des frissons d’envergures, Peintes de monstres et d’effrayantes figures Qui semblent rire quand grince le câble d’or ! La maternelle mer a tant bercé nos veilles, La torche vespérale allumé de merveilles À la voûte incrustée et riche de joyaux De la grotte où dormit notre amour qui s’enlace Au lit de sable où se marqua la double place Qu’y creusa le poids las de nos sommes jumeaux ! Ce soir, la mer gémit la plainte de ses vagues Et, présages, le feu de la torche s’éteint, Et j’ai perdu ta bouche et ton doux corps étreint, Et je vais donnant à la nuit des baisers vagues Et murmurant tout bas des paroles d’amour Auxquelles seul l’écho parmi l’ombre réplique. Lui Tout ce passé n’est plus déjà qu’un songe lourd, Le vain halo d’une mémoire nostalgique. Une heure morte comme les autres, hélas ! Ô compagne de ce jadis, cette heure est morte, Et ces mots d’autrefois que tu redis tout bas Le seul écho qui te répond me les apporte ; Et cet adieu me fut cruel d’être un sanglot Qui meurt parmi le vent dont s’étoffe ma voile Où la chimère peinte éploie un vol nouveau Vers quelque Nuit mystérieuse qui s’étoile.