Imitation de la première ode d’Horace.

Antoinette Des Houlières

Poésies de Madame Deshoulières — 1688

Illustre protecteur des filles de Mémoire, Ministre vigilant dont les soins précieux De l’auguste Louis éternisent la gloire, Colbert dont les travaux, des ans victorieux, De miracles divers enrichiront l’histoire ; Vous par qui l’on voit à la fois Les beaux-arts rétablis, le commerce, les lois ; Vous dont la sage prévoyance Au milieu de la guerre entretient l’abondance Dans les vastes états du plus vaillant des rois ; Pour connaître des cours quelle est la différence Quittez pour un moment ces pénibles emplois. Couvert d’une noble poussière, On voit un jeune audacieux, Triomphant d’une cour entière, D’un superbe tournoi sortir victorieux. Par les louanges qu’on lui donne Il se croit au-dessus des plus fameux guerriers, Et le laurier qui le couronne Est à son gré le plus beau des lauriers. L’espoir de parvenir aux dignités suprêmes Rend esclave de la faveur : Rien d’un ambitieux ne rebute le cœur ; Son repos et ses amis mêmes Sont des biens qu’il immole aux soins de sa grandeur. En cultivant les champs, le laboureur avare D’une riche moisson flatte tous ses désirs : Les autres passions où la raison s’égare N’excitent dans son cœur ni douleurs, ni plaisirs. À peine échappé du naufrage, Le nocher hasardeux remonte sur la mer : Durant les périls de l’orage, Effrayé de se voir en proie au flot amer, Il regrette l’heureux rivage ; Mais dès lors que de son trident Neptune a par trois fois frappé l’onde irritée, On voit le pilote imprudent Sans aucun souvenir des écueils ni du vent, Emporté par l’espoir dont son âme est flattée, S’exposer comme auparavant. Gouverne qui voudra cet immense univers : Tout est indifférent dans la fureur bachique ; À l’ombrage des pampres verts, Le buveur, dégagé de mille soins divers, Au culte de Bacchus sans réserve s’applique, Et, bravant du bon sens le pouvoir tyrannique, Il met sa raison dans les fers. Les affreux et sanglans combats, Qui coûtent tant de pleurs aux amantes, aux mères, Pour les guerriers ont des appas ; Et la gloire et l’honneur, ces fatales chimères, Leur font avec plaisir affronter le trépas. Pour les sombres forêts, le diligent chasseur De Mars et de l’Amour néglige les conquêtes ; Il met le suprême bonheur À forcer d’innocentes bêtes. Soit que l’astre des cieux, dans son rapide tour, Répande aux mortels sa lumière, Soit que l’inégale courrière Répare la perte du jour, Jamais son âme forcenée D’un tranquille sommeil ne goûte les douceurs ; La poursuite d’un cerf lui fait de l’hyménée Mépriser toutes les faveurs. Colbert, il serait impossible De conter des humains les caprices divers ; Pour moi de qui le cœur ne s’est trouvé sensible Qu’à l’innocent plaisir de bien faire des vers, Seule au bord des ruisseaux, je chante sur ma lyre Ou le dieu des guerriers, ou le dieu des amans, Et ne changerais pas pour le plus vaste empire Ces doux amusemens. Pleine du beau feu qui m’anime, Avant qu’un autre hiver ramène les glaçons ; Je chanterai Louis, sage, actif, magnanime, Et vainqueur malgré les saisons. Colbert, si vous daignez m’entendre, Si pour quelques momens mes chants peuvent suspendre Les chagrins que traîne après soi Cette profonde politique Où le bien de l’état sans cesse vous applique, Quel sort plus glorieux pour moi ?