Le Temps

Émile Verhaeren

Les Plaines — 1911

Les nuits, les jours, Toujours, Avec des gestes lents, avec de lentes gloses, Autour des foyers clairs ou des âtres moroses, Invariablement Tous ils en causent. Le temps, Le temps trompeur est, à leurs yeux, Celui qui guide et tient la main de Dieu, Là-haut, on ne sait où, dans les nuées, Et qui lui fait répandre, au loin, La pluie ou le soleil dont a besoin La plaine immensément exténuée. Les vieux fermiers parlent du temps Comme d’un angoissant mystère Qu’ils ont surpris, depuis longtemps, Dans leurs ruses avec la terre ; Leurs souvenirs, durs et tassés, Serrent en eux tous les printemps passés, Et les hivers monumentaux de glace, Lorsque le froid dallait l’espace D’un grand chemin compact et blanc, Emprisonnant les eaux et rejoignant les landes, Jusqu’en Hollande. Ils n’écoutent jamais que les pêcheurs d’Escaut Qui, mieux qu’eux tous encor, surprennent À la couleur des loins, aux mouvements de l’eau, Quelle sombre ou claire étrenne Apportera demain aux bateliers ; Ils consultent aussi les blancs et doux meuniers Autour de qui voyage Le ciel entier, avec sa brume et ses nuages, Et sa terreur, et sa folie, et ses soleils, Et tant de météores Qu’ils ignorent. Quant aux jeunes, dont le poil est vermeil Et qui lisent les gazettes falotes, Les vieux sourient à leurs parlotes ; Ils ont beau dire et beau prouver, Les vieux s’entêtent à rêver En regardant fumer leurs pipes ; Et l’on n’entend qu’un mouvement mouillé de lippes Répondre à la jactance Des gars du bourg gonflés de mots et d’importance.