Il est des jours abjects où, séduits par la joie

Victor Hugo

Les Châtiments — 1853

Il est des jours abjects où, séduits par la joie Sans honneur, Les peuples au succès se livrent, triste proie Du bonheur. Alors des nations, que berce un fatal songe Dans leur lit, La vertu coule et tombe, ainsi que d'une éponge L'eau jaillit. Alors, devant le mal, le vice, la folle, Les vivants Imitent les saluts du vil roseau qui plie Sous les vents. Alors festins et jeux ; rien de ce que dit l'âme Ne s'entend ; On boit, on mange, on chante, on danse, on est infâme Et content. Le crime heureux, servi par d'immondes ministres, Sous les cieux Rit, et vous frissonnez, grands ossements sinistres Des aïeux. On vit honteux, les yeux troubles, le pas oblique, Hébété Tout à coup un clairon jette aux vents : République ! Liberté ! Et le monde, éveillé par cette âpre fanfare, Est pareil Aux ivrognes de nuit qu'en se levant effare Le soleil. Jersey, 1853.