J’étais morte avec toi, retiens-moi dans ta tombe

Anna de Noailles

L’Honneur de souffrir — 1927

J’étais morte avec toi, retiens-moi dans ta tombe, Ne laisse pas le souffle enfler encore mon cœur, Je crains ce tremblement enivré de colombe Qui surprendrait ma lasse et secrète vigueur. Reste devant mes yeux comme une exacte cendre, Exige que ton froid vienne à jamais saisir Ce cœur puissant, hélas ! et qui pourrait descendre Dans l’abîme oscillant et tentant du plaisir. Tant que l’on vit, la vie amoureuse est possible, La musique, la voix, le sinueux espoir Peuvent encor forcer un cœur d’être sensible Sous le rideau céleste et perfide du soir. Lentement, dans un rêve animal et suave, Si quelque ardent regard vient s’attacher sur nous, On sent se relâcher la rigoureuse entrave Qui tenait réunis les pudiques genoux. — Amour ! par qui le corps le plus joint se sépare Comme pour accueillir l’annonciation, Aie pitié du malheur ! qu’il reste étroit, avare, Qu’il n’ait pas de répit, pas de tentation ; N’accorde pas à ceux que la détresse pare Cette humble guérison qui vient des passions !