L’Erreur

Émile Verhaeren

Les Forces tumultueuses — 1902

La dune allait, au long des mers, vers l’infini, Les hivers convulsifs Tordaient les cieux, sous la foudre et la tempête Les eaux apparaissaient comme un amas de Dont les flots délivraient les aboiements captifs, La dune allait ainsi Âpre et sauvage, à pas géants, Autour des Océans, La dune allait ainsi Indifférente aux cris et aux naufrages Jetés de plage en plage et d’âge en âge, Vers la pitié lucide et vers l’amour vivant, La dune allait ainsi, Immense et monotone, en son pèlerinage, De l’est à l’ouest, au long des mers, avec le vent. Et les siècles, avec la dune, avec le vent, Et les siècles, au long des mers, Passèrent Jusques au jour, où l’on planta, Sur des buttes de sable ou de graviers en tas, Les phares Sonnant au loin les feux en or de leurs fanfares Le visage des nuits en fut illuminé. Les rocs et les courants, Tels des cornes ou des torrents, Apparurent, sur les ténèbres profanées, De réguliers éclairs trouaient l’immensité, L’ombre morte se reprenant à vivre, Les vaisseaux noirs que l’étendue enivre Partaient pour la conquête, avec sécurité, L’homme luttait encor, mais non plus en aveugle, L’espace où le flot mord, où le vent meugle, Le regardait, avec des yeux fixes d’éclat, Les eaux pouvaient noyer la quille entière, Mais dans les voiles et dans les mâts, Passaient et repassaient des gestes de lumière. Les étoiles mortes, une clarté plus sûre Accompagnait le mors-aux-dents vers l’aventure ; La terre aimée apparaissait au loin, Malgré l’espace en deuil, comme un témoin Des batailles et des victoires sous la foudre. On déchirait, dans les voiles de l’inconnu, Des chemins clairs que nul ne put recoudre, Le péril franc, le danger nu, Étaient cherchés, puis affrontés : la force humaine Si longtemps folle et incertaine Conquit, dans la grandeur des éléments domptés, Sa royauté. La dune allait, au long des mers vers l’infini ; Mais désormais Elle avançait tenant en main de grands flambeaux, On eût dit un cortège illuminant si haut Le ciel, que les astres s’en obscurcirent ; La dune allait ainsi La nuit, le jour, Par le chemin qui fait le tour Des royaumes et des empires, Et quand s’interrompait au loin sa ronde, Elle tendait aux bras de pierre Des falaises, les lumières du monde. Or il se fit qu’au cours des temps Des gens apparurent qui doctement, Avec des mains très expertes, faussèrent La pureté des géantes lumières. Un travail sourd mais entêté Coupa l’amour, d’un biais de haine ; Les phalènes des disputes humaines Pullulèrent autour de la clarté. On ne distinguait plus la splendeur sûre Tendre ses réguliers éclairs, Comme des barres sur la mer, Vers les bras fous de l’aventure. Et les ardents et tranquilles flambeaux Qui dominaient la lutte et les batailles Éclairèrent des funérailles Qui descendaient vers des tombeaux. Hommes de notre temps le sort vous parut morne, Le jour qu’il vous fallut combattre au loin N’ayant pour seuls appuis, pour seuls témoins, Que ces phares tués dont on faisait des bornes. Quelques-uns d’entre vous s’assirent sur la grève, Le poing sous le menton, Ou bien se dirigèrent à tâtons, Dans le dédale de leur rêves. D’autres, plus fermes et les meilleurs, S’imposèrent la tâche coutumière, De refaire de la lumière, Avec d’autres lueurs. Mais les plus exaltés se dirent dans leur cœur : « Partons quand même avec notre âme inassouvie, Puisque la force et que la vie Sont au delà des vérités et des erreurs. »