Les Petits Justes

Paul Éluard

Capitale de la douleur — 1926

Sur la maison du rire Un oiseau rit dans ses ailes. Le monde est si léger Qu’il n’est plus à sa place Et si gai Qu’il ne lui manque rien. Pourquoi suis-je si belle ? Parce que mon maître me lave. Avec tes yeux je change comme avec les lunes Et je suis tour à tour et de plomb et de plume, Une eau mystérieuse et noire qui t’enserre Ou bien dans tes cheveux ta légère victoire. Une couleur madame, une couleur monsieur, Une aux seins, une aux cheveux, La bouche des passions Et si vous voyez rouge La plus belle est à vos genoux. À faire rire la certaine, Était-elle en pierre ? Elle s’effondra. Le monstre de la fuite hume même les plumes De cet oiseau roussi par le feu du fusil. Sa plainte vibre tout le long d’un mur de larmes Et les ciseaux des yeux coupent la mélodie Qui bourgeonnait déjà dans le cœur du chasseur. La nature s’est prise aux filets de ta vie. L’arbre, ton ombre, montre sa chair nue : le ciel. Il a la voix du sable et les gestes du vent Et tout ce que tu dis bouge derrière toi. Elle se refuse toujours à comprendre, à entendre, Elle rit pour cacher sa terreur d’elle-même. Elle a toujours marché sous les arches des nuits Et partout où elle a passé Elle a laissé L’empreinte des choses brisées. Sur ce ciel délabré, sur ces vitres d’eau douce, Quel visage viendra, coquillage sonore, Annoncer que la nuit de l’amour touche au jour, Bouche ouverte liée à la bouche fermée. Inconnue, elle était ma forme préférée, Celle qui m’enlevait le souci d’être un homme, Et je la vois et je la perds et je subis Ma douleur, comme un peu de soleil dans l’eau froide. Les hommes qui changent et se ressemblent Ont, au cours de leurs jours, toujours fermé les yeux Pour dissiper la brume de dérision Etc…