Jeanne d’Arc

Christine de Pizan

« Je, Christine, qui ai pleuré Unze ans en abbaye close Où j’ai toujours puis demouré. » « Donné ce ditié par Christine L’an dessusdit mil quatre cents Et vingt et neuf, le jour où fine Le mois de juillet....» Je, Christine, qui ai pleuré Unze ans en abbaye close Où j’ai toujours puis demouré Que Charles (c’est étrange chose !), Le filz du roi, se dire l’ose, S’en fouy de Paris, de tire, Par la traïson là enclose : Ore à prime me prends à rire. A rire bonement de joie Me prends pour le temps, por vernage Qui se départ, où je souloie Me tenir tristement en cage ; Mais or changeray mon langage De pleur en chant, quant recouvré Ai bon temps. ...... Bien me part avoir enduré. L’an mil quatre cents vingt et neuf, Reprint à luire li soleil ; Il ramene le bon temps neuf Que on n’ avait vu du droit œil Puis longtemps ; dont plusieurs en deuil Orent vesqui. J’en suis de ceulx ; Mais plus de rien je ne me deuil, Quant ores vois ce que je veulx. Si est bien le vers retourné De grant duel en joie nouvelle, Depuis le temps qu’ai séjourné Là où je suis ; et la très belle Saison, que printemps on appelle, La Dieu merci, qu’ai desirée, Où toute rien se renouvelle Et est du sec au vert temps née. C’est que le dégeté enfant Du roi de France légitime, Qui longtemps a été souffrant Mains grands ennuiz, qui or à prime Se lieva ainsi que vous (?), prime Venant comme roi coronné, En puissance très grande et fine Et d’esprons d’or esperonné. Or fesons fête à notre roi ; Que très-bien soit-il revenu ! Resjoïz de son noble arroy Alons trestous, grands et menu, Au devant ; nul ne soit tenu, Menant joie le saluer, Louant Dieu, qui l’a maintenu, Criant Noël en haut huer. Mais or veuil raconter comment Dieu a tout ce fait de sa grace, A qui je pri qu’avisement Me doint que rien je n’y trespasse. Raconté soit en toute place, Car ce est digne de mémoire Et escript, à qui que desplace, En mainte cronique et histoire. Oyez par tout l’univers monde Chose sur toute merveillable ; Notez se Dieu, en qui habonde Toute grace, est point secourable Au droit enfin. C’est fait notable, Considéré le présent cas ; Si soit aux deceüs valable Que fortune a flati à cas. Et note comment esbahir Ne se doit nul pour infortune, Se voiant à grant tort haïr, Et com vint sus par voie comune. Voiez comment toujours n’est une Fortune, qui a nuit à maint ; Car Dieu, qui aux torts fait rexune, Ceulx relieve en qui espoir maint. Qui vit doncques chose avenir Plus hors de toute opinion, Qui à noter et souvenir Fait bien en toute region, Que France, de qui mention En faisait que jus est ruée, Soit, par divine mission, Du mal en si grant bien muée. Par tel miracle vrayement Que, se la chose n’est notoire Et évident quoi et comment, Il n’est homs qui le peust croire ? Chose est bien digne de mémoire Que Dieu, par une vierge tendre, Ait adès voulu (chose est voire) Sur France si grant grace estendre. O ! quel honneur à la couronne De France par divine preuve ! Car par les grâces qu’il lui donne Il appert comment il l’apreuve, Et que plus foi qu’autre part treuve En l’estat royal, dont je lix Que oncques (ce n’est pas chose neuve) En foi n’errèrent fleurs de lys. Et tu, Charles roi des François, Septiesme d’icellui haut nom, Qui si grant guerre as eue ainçois Que bien t’en prensist, se peu non ; Mais Dieu grace, or voiz ton renom ; Haut eslevé par la Pucelle, Que a soubzmis sous ton penon Tes ennemis ; chose est nouvelle. En peu de temps, que l’en cuidoit Que ce fût com chose impossible Que ton pays, qui se perdoit, Reusses jamais : or est visible Menction, qui que nuisible T’ait été, tu l’as recouvré. C’est par la Pucelle sensible, Dieu merci ! qui y a ouvré. Si crois fermement que tel grace Ne te soit de Dieu donnée, Se à toi, en temps et espace, Il n’estoit de lui ordonnée Quelque grant chose solempnée A terminer et mettre à chief ; Et qu’il t’ait donné destinée D’être de très grands faits le chief. Car ung roi de France doit être, Charles fils de Charles nommé, Qui sur tous rois sera grant maistre ; Prophéciez l’ont surnommé Le cerf-volant ; et consomé Sera par celui conquéreur Maint fait ; Dieu l’a à ce somé, Et enfin doit être empereur. Tout ce est le prouffit de l’âme. Je prie à Dieu que celui soies, Et qu’il te doint, sans le grief d’âme, Tant vivre qu’encoures tu voyes Tes enfants grands ; et toutes joies Par toi et eulz soient en France ; Mais en servant Dieu toutes voies, Ne guerre n’y face oultreuance. Et j’ai espoir que bon seras, Droiturier et amant justice Et tous les autres passeras ; Mais que orgueil ton fait ne honnisse ; A ton peuple doulz et propice Et craignant Dieu qui t’a esleu Pour son servant, si com promisse En as ; mais que faces ton deu. Et comment pourras-tu jamais Dieu mercier à souffisance, Servir, doubter en tous tes fais, Que de si grant contrariance T’a mis à paix, et toute France Relevée de tel ruyne, Quant sa très grant saint providence T’a fait de si grant honneur digne ? Tu en soyes loué, haut Dieu ! A toi gracier tous tenus Sommes, que donné temps et lieu As, où ces biens sont avenus. A jointes mains, grands et menus, Grâces te rendons, Dieu céleste, Par qui nous sommes parvenus A paix, et hors de grant tempête. Et toi, Pucelle beneurée, N’y dois-tu mie être obliée, Puisque Dieu t’a tant honnourée, Qui as la corde desliée, Qui tenait France estroit liée. Te pourrait-on assez louer Quant, cette terre humiliée Par guerre, as fait de paix douer ? Tu, Johanne, de bonne heure née, Benoist soit cil qui te créa ! Pucelle de Dieu ordonnée, En qui le Saint-Esprit réa Sa grant grace ; et qui ot et a Toute largesse de haut don, N’onc requête ne te véa : Que te rendront assez guerdon ? Que peut-il d’autre être dit plus Ne des grands faits du temps passez ? Moyses, en qui Dieu afflus Mist grâces et vertus assez, Il tira sans être lassez Le peuple Israel hors d’Egipte. Par miracle ainsi repassez Nous a de mal, Pucelle eslite. Considérée ta personne, Qui est une joenne pucelle A qui Dieu force et povoir donne D’être le champion, et celle Qui donne à France la mamelle De paix et douce nourriture, A ruer jus la gent rebelle : Veci bien chose oultre nature. Car se Dieu fit par Josué Des miracles à si grant somme, Conquerant lieux, et jus rué Y furent maints : il estoit homme Fort et puissant. Mais tout en somme Veci femme, simple bergière, Plus preux qu’onc homs ne fut à Romme. Quant à Dieu, c’est chose légère ; Mais quant à nous, oncques parler N’oymes de si grant merveille ; Car tous les preux au long aller, Qui ont été, ne s’appareille Leur proesse à cette qui veille A bouter horz nos ennemis. Mais ce fait Dieu, qui la conseille, En qui cuer plus que d’omme a mis. De Gédéon en fait grant compte, Qui simple laboureur estoit, Et Dieu le fit (se dit le conte), Combattre, ne nul n’arresttoit Contre lui, et tout conquestoit. Mais onc miracle si appert Ne fit, quoyqu’il ammonestoit, Com pour cette fait il appert. Hester, Judith et Delbora, Qui furent dames de grant pris, Par lesqueles Dieu restaura Son pueple qui fort estoit pris, Et d’autres plusieurs qu’ai appris Qui furent preuses, n’y ot celle ; Mais miracles en a porpris ? Plus a fait par cette Pucelle. Par miracle fut envoiée Et divine amonition De l’ange de Dieu convoiée Au roi, pour sa provision. Son fait n’est pas illusion, Car bien a été esprouvée Par conseil, en conclusion : A l’effet la chose est prouvée ; Et bien été examinée. Et ains que l’en l’ait voulu croire, Devant clers et sages menée, Pour ensercher se chose voire Disait, ainçois qu’il fut notoire Que Dieu l’eût vers le roi tramise ; Mais on a trouvé en histoire Qu’à ce faire elle estoit commise. Car Merlin, et Sebile et Bede, Plus de cinq cents a la veïrent En esperit, et pour remède A France en leurs escriptz la mirent ; Et leurs prophécies en firent, Disans qu’el pourterait bannière Es guerres françoises ; et dirent De son fait toute la manière. Et sa belle vie, par foi ! Monstre qu’elle est de Dieu en grâce, Par quoi on adjouste plus foi A son fait ; car quoi qu’elle face, Toujours a Dieu devant la face, Qu’elle appelle ; sert et deprye En fait, en dit ; ne va en place Où sa dévocion détrie. O ! comment lors bien y paru Quant le siége iert à Orléans, Où premier sa force apparu ! Onc miracle, si comme je tiens, Ne fut plus clair ; car Dieu aux siens Aida telement, qu’ennemis Ne s’aidèrent plus que mors chiens. Là furent prins ou à mort mis. Hée ! quel honneur au féminin Sexe ! Que Dieu l’aime, il appert. Quant tout ce grant peuple chenin Par qui tout le règne ert désert, Par femme est sours et recouvert, Ce que pas hommes fait n’eüssent, Et les traittres mis à désert ; A peine devant ne le crussent. Une fillete de seize ans (N’est-ce pas chose fors nature ?) A qui armes ne sont pesants, Ains semble que sa norriture Y soit, tant y est fort et dure ; Et devant elle vont fuyant Les ennemis, ne nul n’y dure. Elle fait ce, mains yeux voiant. Et d’eux va France descombrant, En recouvrant chasteaulx et villes, Jamais force ne fu si grant, Soient à cents, soient à miles. Et de nos gens preuz et abiles Elle est principal chevetaine. Tel force n’ot Hector, ne Achilles ; Mais tout ce fait Dieu qui la menne. Et vous, gens d’armes esprouvez, Qui faites l’exécution, Et bons et loyaulz vous prouvez : Bien faire on en doit mention. Louez en toute nation Vous en serez, et sans faillance Parle-en sur toute élection De vous et de votre vaillance. Qui vos corps et vie exposez, Pour le droit, en peine si dure, Et contre tous périls osez Vous aller mettre à l’avanture. Soiés constans, car je vous jure Qu’en aurés gloire ou ciel et los ; Car qui se combat pour droitture, Paradis gaingne, dire l’os. Si rabaissez, Anglois, vos cornes, Car jamais n’aurez beau gibier En France, ne menez vos sornes ; Matez êtes en l’eschiquier ; Vous ne pensiez pas l’autrier Où tant vous monstriez périlleux ; Mais n’estiez encour ou sentier Où Dieu abat les orgueilleux. Jà cuidiés France avoir gaingnée, Et qu’elle vous deust demourer. Autrement va, faulse mesgniée ! Vous irés ailleurs tabourer, Se ne voulez assavourer La mort, comme vos compaignons, Que loups porroient bien devourer, Car mors gisent par les sillons. Et sachez que, par elle, Anglois Seront mis jus sans relever, Car Dieu le veult, qui ot les voix Des bons qu’ils ont voulu grever. Le sanc des occis sans lever Crie contre eulz. Dieu ne veult plus Le souffrir ; ains les resprouver Comme mauvais, il est conclus. En chrestienté et en l’Église Sera par elle mis concorde. Les mescréans dont on devise Et les hérites de vie orde Destruira car ainsi l’accorde Prophétie qui l’a prédit ; Ne point n’aura miséricorde De li, qui la foi Dieu laidit. Des Sarrasins fera essart En conquérant la Sainte Terre ; Là menra Charles, que Dieu gard ! Ains qu’il meure fera tel erre. Cilz est cil qui la doit conquerre : Là doit-elle finer sa vie Et l’un et l’autre gloire acquerre : Là sera la chose assovye. Donc desur tous les preux passez, Cette doit porter la couronne, Car ses faits jà monstrent assez Que plus prouesse Dieu lui donne Qu’à tous ceux de qui l’en raisonne ; Et n’a pas encor tout parfaict. Si crois que Dieu çà jus leur donne (?) Afin que paix soit par son faict. Si est tout le mains qu’affaire ait Que destruire l’Englescherie, Car elle a ailleurs plus haut hait : C’est que la foi ne soit périe. Quant des Anglois, qui que s’en rye Ou pleure, or il en est sué ; Le temps advenir mocquerie En sera faict : jus sont rué. Et vous, rebelles ruppieux Qui à eulz vous êtes adhers, Ne voiez-vous qu’il vous fut mieulx Être alez droit que le revers Pour devenir aux Anglois serfs ? Gardez que plus ne vous aviengne, Car trop avez été souffers, Et de la fin bien vous soviengne. N’appercevez-vous gent avugle, Que Dieu a ici la main mise ? Et qui ne le voit, est bien vugle ; Car comment serait en tel guise Cette Pucelle ça tramise, Qui tous mors vous fait jus abattre, Ne force avez mais qui souffise ? Voulez-vous contre Dieu combattre ? N’a-elle mené le roi au sacre, Que tenait adès par la main ? Plus grant chose oncques devant Acre Ne fut faite ; car pour certain Des contrediz y ot tout plain ; Mais maulgré tous, à grant noblesse, Y fut receu et tout à plain Sacré, et là ouï la messe. A très grant triumphe et puissance, Fu Charles couronné à Rains, L’an mil quatre cents, sans doubtance, Et vingt et neuf, tout saulf et sains, Avecques de ses barons mains, Droit ou dix septiesme jour De juillet, pour plus et pour mains. Et là fu cinq jours à séjour. Avecques lui la Pucellette, En retournant par son païs, Cité, ne chastel, ne villette Ne remaint. Aimez ou hays Qu’il soient, ou soient esbaïs Ou asseurez., les habitans Se rendent ; pou sont envahys, Tant sont sa puissance doubtans ! Voir est qu’aucuns de leur folie Cuident résister ; mais pou vault, Car au derrain, qui que contralie, A Dieu compere le deffault. C’est pour nient ; rendre leur fault Veuillent ou non ; n’y a si forte Résistance, qui à l’assault De la Pucelle ne soit morte ; Quoyqu’en ait fait grant assemblée Cuidant son retour contredire Et lui courir sus par emblée. Mais plus ni fault confort de mire : Car tous mors et pris tire à tire Y ont estez les contrediz, Et envoyés, comme j’oy dire, En enfer ou en paradis. Ne sçai se Paris se tendra, Car encoures n’y sont-ilz mie, Ne se la Pucelle attendra ; Mais s’il en fait son ennemie, Je me doubt que dure escremie Lui rende, si qu’ailleurs a fait. S’ilz résistent heure, ne demie, Mal ira, je croiy, de son fait. Car ens entrera, qui qu’en groingne : La Pucelle lui a promis. Paris, tu cuides que Bourgoigne Defende qu’il ne soit ens mis ? Non fera, car ses ennemis Point ne se fait. Nul n’est puissance Qui l’en gardast, et tu soubmis Seras et ton oultrecuidance. O Paris, très mal conseillé ! Folz habitans sans confiance ! Aime-tu mieulz être essilié Qu’à ton prince faire accordance ? Certes, ta grant contrariance Te destruira, se ne t’avises. Trop mieulz te fût par suppliance Requerir merci : mal y vises. Gens a dedans mauvais, car bons Y a maint, je n’en fais pas doubte ; Mais parler n’osent, j’en réponds A qui moult desplaist et sans doubte Que leur prince ainsi on deboute. Si n’auront pas ceulx deservie La punition où se boute Paris, où maint perdront la vie. Et vous toutes, villes rebelles, Et gens qui avez regnié Votre seigneur, et ceulx et celles Qui pour autre l’avez nié : Or soit après aplanié Par douceur, requerant pardon ; Car se vous êtes manié A force, à tart vendrez ou don. Et que ne soit occision, Charles retarde tant qu’il peut, Ne sur char d’omme incision ; Car de sang épandre se deult. Mais au fort, qui rendre ne veult Par bel et douceur ce qu’est sien, Se par force en effusion De sang le requerre, il fait bien. Hélas ! il est si débonnaire Qu’à chacun il veult pardonner ; Et la Pucelle lui fait faire, Qui ensuit Dieu. Or ordonner Veuillez vos cueurs et vous donner Comme loyaulz François à lui, Et quand on l’orra sermonner N’en serés reprins de nulluy. Si prie Dieu qu’il mecte en courage A vous tous qu’ainsi le fassiez, Afin que le conseil o rage De ces guerres soit effaciez, Et que votre vie passiez En paix sous votre chief greigneur, Si que jamais ne l’effaciez Et que vers vous soit bien seigneur. Amen. Donné ce ditié par Christine, L’an dessusdit mil quatre cents Et vingt et neuf, le jour où fine Le mois de juillet. Mais j’entends Qu’aucuns se tendront mal contens De ce qu’il contient, car qui chière A embrunche et les yeux pesants, Ne peut regarder la lumière.