À M. de Bellegarde, grand escuyer de France

François de Malherbe

Œuvres poétiques — 1630

À la fin, c’est trop de silence En si beau sujet de parler : Le merite qu’on veut celer Souffre une injuste violence. Bellegarde, unique support Où mes voeux ont trouvé leur port, Que tarde ma paresse ingrate, Que déja ton bruit nompareil Aux bords du Tage et de l’Eufrate N’a veu l’un et l’autre soleil ? Les Muses, hautaines et braves, Tiennent le flatter odieux, Et, comme parentes des dieux, Ne parlent jamais en esclaves ; Mais aussi ne sont-elles pas De ces beautez dont les appas Ne sont que rigueur et que glace, Et de qui le cerveau leger, Quelque service qu’on leur face, Ne se peut jamais obliger ! La vertu, qui de leur estude Est le fruit le plus precieux, Sur tous les actes vicieux Leur fait haïr l’ingratitude ; Et les agreables chansons, Par qui les doctes nourrissons Sçavent charmer les destinées, Recompensent un bon accueil De loûanges que les années Ne mettent point dans le cercueil. Les tiennes, par moy publiées, Je le jure sur les autels, En la memoire des mortels Ne seront jamais oubliées ; Et l’eternité que promet La montagne au double sommet N’est que mensonge et que fumée, Ou je rendray cet univers Amoureux de ta renommée Autant que tu l’es de mes vers. Comme, en cueillant une guirlande, L’homme est d’autant plus travaillé Que le parterre est émaillé D’une diversité plus grande, Tant de fleurs de tant de costez Faisant paroistre en leurs beautez L’artifice de la nature Qu’il tient suspendu son desir, Et ne sçait en cette peinture Ny que laisser, ny que choisir : Ainsi quand, pressé de la honte Dont me fait rougir mon devoir, Je veux mon oeuvre concevoir Qui pour toy les âges surmonte, Tu me tiens les sens enchantez De tant de rares qualitez Où brille un excez de lumiere Que plus je m’arreste à penser Laquelle sera la premiere, Moins je sçay par où commencer. Si nommer en son parentage Une longue suitte d’ayeux Que la gloire a mis dans les cieux Est reputé grand avantage, De qui n’est-il point recognu Que tousjours les tiens ont tenu Les charges les plus honorables, Dont le merite et la raison, Quand les destins sont favorables, Parent une illustre maison ? Qui ne sçait de quelles tempestes Leur fatale main autresfois, Portant la foudre de nos rois, Des Alpes a battu les testes ? Qui n’a veu, dessous leurs combas, Le Pò mettre les cornes bas, Et les peuples de ses deux rives, Dans la frayeur ensevelis, Laisser leurs dépoüilles captives A la mercy des fleurs de lys ? Mais de chercher aux sepultures Des témoignages de valeur, C’est à ceux qui n’ont rien du leur Estimable aux races futures ; Non pas à toy qui, revestu De tous les dons que la vertu Peut recevoir de la Fortune, Cognois que c’est que du vray bien, Et ne veux pas, comme la lune, Luire d’autre feu que du tien. Quand le monstre infame d’Envie, À qui rien de l’autruy ne plaist, Tout lasche et perfide qu’il est, Jette les yeux dessus ta vie, Et te voit emporter le pris Des grands coeurs et des beaux esprits Dont aujourd’huy la France est pleine, Est-il pas contraint d’avoüer Qu’il a luy-mesme de la peine A s’empescher de te loüer ? Soit que l’honneur de la carriere T’appelle à monter à cheval, Soit qu’il se presente un rival Pour la lice ou pour la barriere, Soit que tu donnes ton loisir A prendre quelque autre plaisir, Eloigné des molles delices, Qui ne sçait que toute la Court A regarder tes exercices Comme à des theatres accourt ? Quand tu passas en Italie, Où tu fus querir pour mon Roy Ce joyau d’honneur et de foy Dont l’Arne à la Seine s’allie, Thetis ne suivit-elle pas Ta bonne grace et tes appas Comme un objet émerveillable, Et jura qu’avecque Jason Jamais Argonaute semblable N’alla conquerir la Toison ? Tu menois le blond Hymenée Qui devoit solennellement De ce fatal accouplement Celebrer l’heureuse journée. Jamais il ne fut si paré, Jamais en son habit doré Tant de richesses n’éclaterent ; Toutesfois les nymphes du lieu, Non sans apparence, douterent Qui de vous deux estoit le dieu. De combien de pareilles marques, Dont on ne me peut démentir, Ay-je dequoy te garantir Contre les menaces des Parques, Si ce n’est qu’un si long discours A de trop penibles détours, Et qu’à bien dispenser les choses, Il faut mesler pour un guerrier A peu de myrte et peu de roses Force palme et force laurier ! Achille estoit haut de corsage ; L’or éclattoit en ses cheveux, Et les dames avecques voeux Souspiroient aprés son visage ; Sa gloire à danser et chanter, Tirer de l’arc, sauter, lutter, A nulle autre n’estoit seconde : Mais, s’il n’eust rien eu de plus beau, Son nom, qui vole par le monde, Seroit-il pas dans le tombeau ? S’il n’eust, par un bras homicide Dont rien ne repoussoit l’effort, Sur Ilion vengé le tort Qu’avoit receu le jeune Atride, De quelque adresse qu’au giron Ou de Phenix ou de Chiron Il eust fait son apprentissage, Nostre âge auroit-il aujourd’huy Le memorable témoignage Que la Grece a donné de luy ? C’est aux magnanimes exemples Qui, sous la banniere de Mars, Sont faits au milieu des hazards Qu’il appartient d’avoir des temples ; Et c’est avecques ces couleurs Que l’histoire de nos malheurs Marquera si bien ta memoire Que tous les siecles avenir N’auront point de nuit assez noire Pour en cacher le souvenir. En ce long-temps où les manies D’un nombre infiny de mutins Poussez de nos mauvais destins Ont assouvy leurs felonnies, Par quels faits d’armes valeureux Plus que nul autre avantureux N’as-tu mis ta gloire en estime, Et declaré ta passion Contre l’espoir illegitime De la rebelle ambition ? Tel que d’un effort difficile Un fleuve, au travers de la mer, Sans que son goust devienne amer, Passe d’Elide en la Sicile ; Ses flots, par moyens incognus En leur douceur entretenus, Aucun meslange ne reçoivent, Et, dans Syracuse arrivant, Sont trouvez de ceux qui les boivent Aussi peu salez que devant ; Tel, entre ces esprits tragiques, Ou plustost demons insensez, Qui de nos dommages passez Tramoient les funestes pratiques, Tu ne t’es jamais diverty De suivre le juste party ; Mais, blasmant l’impure licence De leurs déloyales humeurs, As tousjours aimé l’innocence Et pris plaisir aux bonnes mœurs. Depuis que, pour sauver sa terre, Mon Roy, le plus grand des humains, Eût laissé partir de ses mains Le premier trait de son tonnerre, Jusqu’à la fin de ses explois, Que tout eut recognu ses lois, A-t-il jamais défait armée Pris ville, ny forcé rempart, Où ta valeur accoustumée N’ait eu la principale part ? Soit que prés de Seine et de Loire Il pavast les plaines de morts, Soit que le Rosne outre ses bords Lui vist faire éclatter sa gloire, Ne l’as-tu pas tousjours suivy ? Ne l’as-tu pas tousjours servy ? Et tousjours, par dignes ouvrages, Témoigné le mépris du sort, Que sçait imprimer aux courages Le soin de vivre aprés la mort ? Mais quoy ! ma barque vagabonde Est dans les syrtes bien avant, Et le plaisir, la decevant, Tousjours l’emporte au gré de l’onde. Bellegarde, les matelots Jamais ne méprisent les flots, Quelque phare qui les éclaire ; Je feray mieux de relascher, Et borner le soin de te plaire Par la crainte de te fascher. L’unique but où mon attente Croit avoir raison d’aspirer, C’est que tu veuilles m’asseurer Que mon offrande te contente. Donne-m’en, d’un clin de tes yeux, Un témoignage gracieux, Et, si tu la trouves petite, Ressouviens-toy qu’une action Ne peut avoir peu de merite, Ayant beaucoup d’affection. Ainsi, de tant d’or et de soye Ton âge devide son cours Que tu reçoives tous les jours Nouvelles matieres de joye ! Ainsi tes honneurs fleurissants De jour en jour aillent croissants Malgré la fortune contraire ! Et ce qui les fait trébucher, De toy ny de Termes, ton frere, Ne puisse jamais approcher ! Quand la faveur, à pleines voiles, Tousjours compagne de vos pas, Vous feroit devant le trépas Avoir le front dans les estoilles, Et remplir de votre grandeur Ce que la terre a de rondeur, Sans estre menteur, je puis dire Que jamais vos prosperitez N’iront jusques où je desire, Ny jusques où vous meritez.