À un grand comédien

Victor Hugo

Toute la lyre

Va, sois le messager des poètes sublimes ! Emporte l’âme humaine à leurs augustes cimes. Marche comme celui qui vient du Cythéron ! Fais éclater leur voix sur la foule pressée ; Prends leur pensée Comme un clairon ! Sois Othello, Macbeth, Titan, Oreste, Achille. Sois l’apparition de Shakspeare et d’Eschyle ! L’ombre que ces penseurs font sortir de l’enfer, La création sombre où resplendit leur flamme ! Ils en sont l’âme, Sois-en la chair. Prends les dieux corps à corps ! Conquiers ces vastes rôles Qui font plier le faible aux chétives épaules. Transforme-toi. — Grandis dans nos émotions ! Sois le géant ! sois l’aigle à l’immense envergure ! Sois la figure Des visions ! Rôde avec Yorick près des fosses ouvertes. Cherche avec Caliban les solitudes vertes. Sois chevalier, valet, prêtre, empereur, bourreau. Partout, en haut, en bas, qu’un esprit t’accompagne ! Sois Charlemagne Et Figaro ! Invente en traduisant ! Lutte avec les idées Des poëtes, semeurs des âmes fécondées ! Lutte avec leurs beautés qui nous viennent ravir ! Saisis-les, dompte-les, ces beautés souveraines ! Et par ces reines Fais-toi servir ! Sur le vers frémissant, plein de tragiques haines, Qui se tord au seuil noir des passions humaines, Composé d’idéal et pétri de limon, Dresse-toi formidable, éblouissant, étrange, Comme l’archange Sur le démon ! Prêtre des dieux de l’art ! emplis de leur génie Le peuple aux mille échos qui les raille et les nie ! Répands ton âme à flots sur l’homme qui sourit, Car, toujours dépensée, elle est toujours entière. Sur la matière Verse l’esprit !