Souffrez, ô précurseurs !

Victor Hugo

Toute la lyre

Malheur dans les bas-fonds, malheur sur les hauteurs, À vous, penseurs, esprits, marcheurs, libérateurs ! L’ignorance ne sait que jeter de la haine ; L’esclave mord la main qui vient briser sa chaîne ; L’enfer punit quiconque a rêvé paradis. Nous étions les proscrits, nous étions les maudits ; Et cinq ans, et dix ans, et vingt ans nous vécûmes D’outrages, de fureurs, de cris, d’affronts, d’écumes ; Tous ; ceux-ci dans l’exil, ceux-là sous les barreaux. Le progrès est un char que fouettent les bourreaux, Qui pour ornière a l’ombre et le sang, et pour roue Le martyre. Qu’un homme aux hommes se dévoue, Hélas, c’est la première énigme qu’ici-bas L’homme ne comprend pas et ne devine pas ; C’est ce qui fait grandir les épines aiguës, C’est ce qui fait pousser dans l’ombre les ciguës.