Ballade XXI (Mon cueur vous adjourne, Vieillesse)
Charles d’Orléans
Ballades
Mon cueur vous adjourne, Vieillesse,
Par droit huissier de parlement,
Devant Raison qui est maîtresse,
Et juge de vrai jugement.
Depuis que le gouvernement
Avez eu de lui et de moi,
Vous nous avez, par tirannye,
Mis ès main de Merencolie
Sans savoir la cause pourquoi.
Par avant nous tenait Jeunesse
Et nourrissoit si tendrement,
En plaisir, confbrt et liesse
Et tout joyeulx esbatement ;
Or faictes vous tout autrement.
Se vous est honte, sur ma foi,
Car en douleur et maladie
Nous faictes user notre vie,
Sans savoir la cause pourquoi.
De quoi vous sert cette destresse
À donner sans aleigement ?
Cuidés vous pour telle rudesse
Avoir honneur aucunement ?
Nennil, certes, car vrayement
Chacun vous monstrera au dois,
Disant : la vieille rassotie
Tient touz maux en sa compaignie.
Sans savoir la cause pourquoi.
Ce saint Martin présentement,
Qu’avocas font commencement
De plaidier les faits de la loy,
Prenez bon conseil, je vous prie,
Ne faictes debat ne partie,
Sans savoir la cause pourquoi.