A qui ne fut point ravie

Agrippa d’Aubigné

Le Printemps

A qui ne fut point ravie L’amitié qu’avec la vie, De qui les chastes amours N’ont finy qu’avec les jours. Que de douceurs d’une douleur, Que de vers rameaux d’une graine, Que de sallaires d’une peine, Que de fleurs naissent d’une fleur ! Qu’un œil ha de raions ardents, Que de mortz sortent d’une vie, Que de beaux printemps d’une pluie, Que d’estés chaults d’un doux printemps ! Amours qui par l’aer voletez, Portez sur vos aisles dorees Le miel que vos langues sucrees Ont succé de tant de beautez. Que tous ceux qui liront ces vers Et les amours qui y florissent, Du miel qu’ilz gousteront benissent Ces belles fleurs, ces rameaux vers. Heureux de ta douleur, Monteil, Qui triomphes de ton martire, Et autant de fleurs en retire Comme de larmes de ton œil ! Le soleil chaud de tes ardeurs N’a point moissonné l’esperance Et la delectable aparance De ton printemps & de tes fleurs. Tesmoins ces doux & riches vers A qui la mort la mort ne donne, De qui l’yver, de qui l’autonne Ne secheront les rameaux vers. Pour salaire de tes ennuis, Pour la fin de tes douces rages, Pour couronne de tes ouvrages Dieu te donne encor’ d’autres fruitz. Ces fruitz feront qu’en bien aymant Ton doux chant fleschira ta dame ; Tes pleurs feront noier ta flamme Et les douleurs de ton tourment. Tu cuilleras de ta beauté Les espitz aprés l’esperance : Ta Chloris en Ceres s’advance, Ton printemps se fait un esté. Ces fruiz là feront que l’amour De ceste fleur espanouie Ne verra la mort & la vie Paroistre & finir en un jour.