Le Jardin d’Armide

Henri de Régnier

Épisodes, Sites et Sonnets — 1891

Les heures, fol essaim ! sont mortes, une à une, Comme les fleurs, comme les jours, comme les rêves, Et le reflux du Temps a dénudé les grèves, Et le vent a chassé les sables de la dune ; La poussière des soirs s’envole en l’ombre avide De cette vanité qu’un souffle épars emporte, Cendre amère du fruit maudit d’une mer morte Où gît la Cité d’or mystérieuse et vide ; Le Rouet a filé la laine des vains songes, Le métier a tissé l’étoffe que tu ronges, Ô temps, nul n’a vêtu la robe qui s’effile, Et le glaive, tenu d’un geste de statue Par l’Archange, a marqué de son ombre inutile Le cercle lent que l’heure implacable évolue. Blanche comme les lis des Jardins endormis, Et l’éveil ingénu des âmes, ô l’Aurore Neigera-t-elle encore au pavé des parvis Où sommeille un écho dans le marbre sonore ? Les Gardiens puérils chaussés de patins d’or, Vêtus du lin filé par les Vierges assises, À l’aube de ce jour ouvriront-ils encor La Porte merveilleuse et les serrures mises ? Pour que, des colombiers et des lacs de cristal, Les cygnes blancs et les colombes des prairies S’en viennent, vol éblouissant, à ce signal, Sur les marches manger l’orge de pierreries ? Et pour avoir dormi sur la Terre et mordu Aux mensonges des fruits du Jardin de l’Armide N’est-il plus de retour vers le Temple perdu Où le doux sang s’écaille en le calice vide ? Comme les Pénitents et les Purifiés Mon repentir voudrait saigner son agonie, Et tordre un hosannah de bras crucifiés, Supplicateur de l’Éternelle Épiphanie ! Custode du trésor mystique et crucial, Porteur du glaive étincelant et de la Lance, Gardien du Temple adamantin et du Graal Et du calice clair où dort toute excellence, Chevalier de l’armure chaste et Paladin, Hôte des Pèlerins du Sanctuaire étrange, Roi par la rose symbolique du Jardin Que garde le défi du Glaive de l’Archange, J’ai quitté la montagne et le précieux Sang Et j’ai lavé ma honte en l’eau du baptistère, Et j’ai pris la route d’opprobre qui descend Vers la défaite et vers le Péché de la Terre ; Les paumes de mes mains ointes pour l’hosannah Et le geste par qui se hausse le calice Se souillèrent à cueillir des fleurs que fana L’aurore malveillante du mauvais délice ; Le Philtre de l’Armide à mes lèvres rougit, Et mon éveil fut langoureux de cette étreinte, Et la blessure avide à mon flanc s’élargit, Et mon sang marque les détours du Labyrinthe, La rosée a rouillé mon épée, une main A délacé l’armure et ses mailles rompues, Le vent vibre comme le rire du Malin En mon casque où s’éploie un vol d’ailes griffues, Et parmi les lis morts des Jardins endormis, Comme le sourire d’une morte, ô l’aurore M’apporte un vain écho des fêtes du Parvis Où chantent des doigts d’Ange en la harpe sonore.