L’Adieu (J’ai tressé, brin à brin, la corbeille des Heures)

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

J’ai tressé, brin à brin, la corbeille des Heures, Osier qui chante au bord de l’eau, Jonc qui tremble et saule qui pleure ! Ma flûte longue eut sept roseaux Qui chantèrent l’heure après l’heure Selon ma tristesse ou ma joie, Selon que l’arbre jaunit ou verdoie, Selon que l’an est grave ou tendre. Vous êtes venus les entendre, Chansons rauques ou douces, vives ou lentes, D’après la taille des roseaux. Ma corbeille est pleine, prenez La grappe lourde qui déborde et saigne, Prenez la poire molle ou la châtaigne, Épineuse que cuira la cendre tiède, Prenez les fruits du verger clair Et les fruits âpres de la haie Goutez-en l’écorce et la chair, Blessure ou plaie, Saveur sucrée, arôme amer, Délice ou peine… Puis, allez boire à la fontaine. Déjà l’aube se hâte et fait la nuit plus brève Que retarde à son tour le crépuscule lent ; L’arbre est en sève, Et la douceur de l’air lasse l’aile du vent ; Puis le Printemps rira sans qu’on le voie encore Et son pas sonnera sur le chemin sonore Par où, svelte et léger, il marche vers l’Été, Et l’Automne divine, indolente et plus belle De songe, de langueur et de maturité Nous verra revenir en silence vers elle Aïeule du Printemps et fille de l’Été. Et nous, vivants, Nous aurons écouté le vent Le long des routes de la vie D’arbre en arbre, de branche en branche, d’heure en heure ; Nous aurons touché des mains douces Sans doute, Et âme à âme, chair à chair, Aimé peut-être et souffert, Et j’aurai dans mes corbeilles Autrement faites et tressées Le nouveau miel d’autres abeilles Et d’autres fruits d’autres pensées.