Lazare

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

I Le soir s’évanouit c’est maintenant la nuit Sauvage et noire ouverte sur un monde absent Il faut réanimer le monde de demain Mais sans vieillir si j’ai vieilli rien ne sera Du jour ni de la nuit nul suc ne coulera Si je n’ai dans les mains la force d’un jeune homme J’ai vieilli je n’ai plus de cœur que pour la nuit Pour le désert sans feu sans lumière sans voix Amère empoisonnée la nuit se glisse en moi Ma bouche se corrompt aux baisers du néant Je n’ai mal nulle part et je sais que c’est mal Mon corps est labouré mon désastre est certain La nuit ronge le fruit et la nuit m’assassine. II Signal la fumée au soleil Mon cœur dégèle Parole un seul essaim d’abeilles Mon cœur si mort revient au monde Magique même la vermine Dans mes dix doigts Peuplé l’hiver fertile et blanc Dans mes yeux agrandis d’extases Les nuits apprennent à marcher L’aube bégaie La vie rivale est réarmée Je sors du berceau du tombeau Larmes mes larmes me réchauffent Mes pieds avancent Déjà le soleil sur ma tête Le bon soleil me multiplie Déjà j’en fais des provisions Contre l’oubli Pour mes filles pour mes mères Déjà je me crois immortel Soleil et lune Sont homme et femme mariés Je vois soleil et je vois noir Je vis je suis libre de voir. III Pour un tuteur cent orphelins Tout est détruit Et pour un héros cent victimes Je suis vaincu Je sombre aux plaies épouvantables Le sang me tache Je ris aussi bête que lâche La boue m’efface L’ardeur pâlit je suis mortel. Nulle importance le ciel donne La terre gagne Et sur mon lit de fiel et d’ombre L’espoir survit à tout soupçon Les autres auront droit à la vie sans souffrances Et sans tombeau Ils ne passeront pas par où je suis passé Ils seront ignorants des charmes de la mort Jour sur leur cœur à tout jamais Jour sur leur corps Jour sur les œuvres de leurs mains Plus rien ne sera destructible. III Pour un tuteur cent orphelins Tout est détruit Et pour un héros cent victimes Je suis vaincu Je sombre aux plaies épouvantables Le sang me tache Je ris aussi bête que lâche La boue m’efface L’ardeur pâlit je suis mortel. Nulle importance le ciel donne La terre gagne Et sur mon lit de fiel et d’ombre L’espoir survit à tout soupçon Les autres auront droit à la vie sans souffrances Et sans tombeau Ils ne passeront pas par où je suis passé Ils seront ignorants des charmes de la mort Jour sur leur cœur à tout jamais Jour sur leur corps Jour sur les œuvres de leurs mains Plus rien ne sera destructible.