Pour la Porte des Guerriers

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

Porte haute ! ne crains point l’ombre, laisse ouvert Ton battant d’airain dur et ton battant de fer. On a jeté tes clefs au fond de la citerne. Sois maudite à jamais si la peur te referme ; Et coupe, comme au fil d’un double couperet, Le poing de toute main qui te refermerait. Car, sous ta voûte sombre où résonnaient leurs pas, Des hommes ont passé qui ne reculent pas, Et la Victoire prompte et haletante encor Marchait au milieu d’eux, nue en ses ailes d’or, Et les guidait du geste calme de son glaive ; Et son ardent baiser en pourpre sur leur lèvre Saignait, et les clairons aux roses de leurs bouches Vibraient, rumeur de cuivre et d’abeilles farouches ! Ivre essaim de la guerre aux ruches des armures, Allez cueillir la mort sur la fleur des chairs mûres, Et si vous revenez vers la ville natale Qu’on suive sur mon seuil au marbre de ses dalles, Quand ils auront passé, Victoire, sous tes ailes, La marque d’un sang clair à leurs rouges semelles !