Le miel sucré de vostre grace

Agrippa d’Aubigné

Le Printemps

Le miel sucré de vostre grace, Le bel astre de vostre face Meurtriere de tant de cueurs Ne sorte de ma souvenance ; Mais où prendray je l’esperance De guerison pour mes douleurs ? Je sens bien mon ame insensee Se transir sur vostre pancee Et sur le souvenir de vous, Mais je ne puis trouver les charmes Qui me font friand de mes larmes Et trouver mon malheur si doux. Deux yeux portent ilz telle amorce ? O Dieux ! il y a tant de force Dedans les rais d’une beauté ! Je l’espreuve & ne le puis croire, Et le fiel que j’ay soif de boire Desjà m’est experimenté. O Deesse pour qui j’endure, Comme voz beautés je mesure, Mesurez ainsi mon torment, Car la soufrance qui me tuë, Pourveu qu’elle vous soit congneuë, Ne me deplaist aucunement. Non pas que je veille entreprendre De mesurer ny de comprendre Ny vos beautez ny mon soucy ; Ces choses sont ainsi unies : Si vos graces sont infinies, Mon affliction l’est aussi. Mon martire & vostre puissance, Comme ayant pareille naissance, Ont aussi un effet pareil, Hors mis que c’est par vostre veuë Que ma puissance dyminuë, Et la vostre croist par vostre œil. Si vostre œil m’est insurportable, Si d’un seul regard il m’accable D’ardeur, de pennes & d’ennuy, Pour Dieu, empeschez le de luyre, Mais non, laissez le plus tost nuire, Car je ne puis vivre sans luy ! Vostre presence me devore, Et vostre absence m’est encore Cent fois plus fascheuse à soufrir : Un seul de vos regards me tuë, Je ne vis point sans vostre veuë, Je ne vis doncq’ point sans mourir. Ha Deesse, que de martire Je souffre en deschargeant mon yre Dessus moy pour l’amour de vous ! Mais je ne puis trouver de penne, D’exquise torture, de geenne, Ny torment qui ne soit trop doux. Ce peché fait que triste & blesme, De regrez j’afflige moy mesme, Je me desplais avec esmoy De ma trop douce penitence, Et je ne trouve en mon offence Juge plus severe que moy. J’ay voullu transonner de rage La langue qui me fit dommage, Pensant seulement me joüer, Je ne l’osay faire de crainte Que la force ne feust esteinte, Ne l’ayant que pour vous loüer. Je m’esbahis à part moy comme Celuy qui du ventre de l’homme Reprenoit le plus grand des Dieux, Ne trouvoit une chose estrange Mettre l’injure & la louange En un membre si precieux. Car comme l’espee ou la lance, On a la langue pour deffence Et pour l’ennemy offencer, Mais celuy la est plein de folie Qui forcenant en son envie, De son couteau se vient blesser. D’Adonis la face divine Ne fit tant pleurer la Ciprine Comme a pleuré mon cueur marry, Ny Enee pour son Anchise, Ny Niobé, ny Artemise Sur les cendres de son mary. Helas ! je congnois bien ma faute Et la ferois encor’ plus haulte Qu’elle n’est, si je le pouvois : Mon ame en parlant en est folle Et je soubsonne ma parolle De pecher encor’ une fois. Non, je ne puis couvrir ma honte, Et quant mon forfait je raconte, L’excuse, l’esprit me default, Combien que le vulgaire estime Qu’il ne peult y avoir de crime Ou l’imprudence seule fault. Mais quand je voy’ que vostre grace Et les soleils de vostre face Pourtant ne m’ont abandonné, Lors, mon ame plus criminelle Son affliction renouvelle Pour estre sitost pardonné. Ainsi vostre pitié m’accable, Et vostre douceur agreable Me condemne indigne de vous, Car si ma faute estoit petite, Elle s’accroit quant elle irrite Un esprit si calme & si doux. Le pardon suit la repentance, Le repentir la congnoissance Et la honte de son peché ; Vous pardonnez donc bien, maitresse, Car je doubleray ma vitesse Aprés avoir un coup brunché. Pour une simple penitence, Pardonner celuy qui offence, C’est le vray naturel des Dieux. Comme vostre grace est celeste Il falloit aussi que le reste Et la pitié feust nee aux Cieux. Bienheureux est celuy qui donne, Qui pardonne est deux fois vaincueur Et le pardon est dure peine, Encor plus heureux qui pardonne, La grace est marque souverayne Quant elle atache un brave cueur.