Âprement (2)

Émile Verhaeren

Les Bords de la route — 1895

I Dans leur cadre d’ébène et d’or Les personnages d’Anton Mor Persécutent de leur silence. Ils vous imposent leurs pensers, Ce n’est pas eux que vous fixez, Mais ce sont eux qui vous commandent. Masques terreux, visages durs, Serrés dans leurs secrets obscurs, Et leur austérité méchante. Haute allure, maintien cruel, Orgueil rigide et textuel : Barons, docteurs et capitaines. Leurs doigts sont maigres et fluets : Ils fignoleraient des jouets Et détraqueraient des empires. Ils cachent sous leurs fronts chétifs Les fiers vouloirs rébarbatifs Et les vices des tyrannies ; Et les ennuis de leurs cerveaux, Scellés comme d’obscurs caveaux Aux banals soleils de la vie ; Et le caprice renaissant De voir du sang rosir le sang Séché trop vite aux coins des ongles ! II Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer, Une idole est debout — le mystère la masque : Un diamant se mêle à la nuit de son casque ; Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer, Elle impose, là-bas, son dardement de pierre, Sans que depuis mille ans ait bougé sa paupière ; Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer, Le chef qui se prolonge, ainsi que des murailles, Redresse immensément un front de funérailles ; Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer, Les deux seins noirs, pareils à deux lunes funèbres, Laissent deux baisers froids tomber en des ténèbres ; Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer, Les hauts bras étendus dont les mains sont coupées, Tendaient pour les vaincus l’orgueil droit des épées ; Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer, Le ventre, enguirlandé d’une toison virile, Reluit lividement, magnifique et stérile, Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer.