Ballade LXIX
Charles d’Orléans
Poème de la prison
J’ai fait l’obsèque de ma Dame
Dedans le moustier amoureux,
Et le service pour son ame
A chanté Penser Doloreux ;
Mains sierges de Soupirs Piteux
Ont été en son luminaire ;
Aussy j’ai fait la tombe faire
De Regrez, tous de lermes pains,
Et tout en tour, moult richement,
Est escript : Cy gist vrayement
Le trésor de tous biens mondains.
Dessus elle, gist une lame
Faicte d’or et de saffirs bleux ;
Car saffir est nommé la jame
De Loyauté, et l’or eureux.
Bien lui appartiennent ces deux ;
Car Eur et Loyauté pourtraire
Voulu, en la tresdebonnaire.
Dieu qui la fit de ses deux mains
Et fourma merveilleusement.
C’était à parler plainement.
Le trésor de tous biens mondains.
N’en parlons plus, mon cueur se pasme
Quant il oyt les fais vertueux
D’elle qui était sans nul blasme,
Comme jurent celles et ceulx
Qui congnoissoyent ses conseulx ;
Si crois que Dieu la voulu traire
Vers lui, pour parer son repaire
De Paradis, où sont les saints ;
Car c’est d’elle bel parement,
Que l’en nommoit communément
Le trésor de tous biens mondains.
De riens ne servent pleurs, ne plains ;
Tous mourrons, ou tart ou briefment ;
Nul ne peut garder longuement
Le trésor de tous biens mondains.