Le Faucon et le Chapon

Jean de La Fontaine

Fables — 1678

Une traitresse voix bien souvent vous appelle ; Ne vous pressez donc nullement : Ce n’estoit pas un sot, non, non, et croyez-m’en Que le Chien de Jean de Nivelle. Un citoyen du Mans Chapon de son métier Estoit sommé de comparaistre Pardevant les lares du maistre, Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer. Tous les gens luy crioient pour déguiser la chose, Petit, petit, petit : mais loin de s’y fier, Le Normand et demi laissoit les gens crier : Serviteur, disoit-il, votre appast est grossier ; On ne m’y tient pas ; et pour cause. Cependant un Faucon sur sa perche voyoit Notre Manceau qui s’enfuyoit. Les Chapons ont en nous fort peu de confiance, Soit instinct, soit experience. Celuy-cy qui ne fut qu’avec peine attrapé, Devoit le lendemain estre d’un grand soupé, Fort à l’aise, en un plat, honneur dont la volaille Se seroit passée aisément. L’Oiseau chasseur luy dit : Ton peu d’entendement Me rend tout estonné. Vous n’estes que racaille, Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien. Pour moy, je sçais chasser, et revenir au maistre. Le vois-tu pas à la fenestre ? Il t’attend, es-tu sourd ? Je n’entends que trop bien, Repartit le Chapon : Mais que me veut-il dire, Et ce beau Cuisinier armé d’un grand couteau ? Reviendrois-tu pour cet appeau : Laisse-moy fuir, cesse de rire De l’indocilité qui me fait envoler, Lors que d’un ton si doux on s’en vient m’appeller. Si tu voyois mettre à la broche Tous les jours autant de Faucons Que j’y vois mettre de Chapons, Tu ne me ferois pas un semblable reproche.