Soir sur la terrasse

Anna de Noailles

Les Vivants et les Morts — 1913

Nous sommes seuls ; puisque tu m’aimes, J’aurai peur si je vois tes yeux ; Évitons la douceur suprême : Ne restons pas silencieux. La terrasse est comme un navire ; Qu’il fait chaud sur la mer, ce soir ! On meurt de soif, et l’on respire L’ombre noire du jardin noir. Les aloès fleuris s’élancent. Écarte de moi, si tu peux, Tous ces parfums, tous ces silences, Qui s’accumulent peu à peu ; On entend rire sur la place. Je sens, à tes yeux, que tu crois Que ce sont des corps qui s’enlacent : Ce soir, tout est désir pour toi. L’âcre odeur des filets de pêche Pénètre l’humble nuit qui dort. Sur ma main pose ta main fraîche Pour que je puisse vivre encor…