Ivresse au printemps

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Printemps léger, crispé, charnu, Encor si tremblant et si nu, Ô douce saison déchirée Où par chaque fente sacrée S’efforce une tiède liqueur, La pourpre ferveur de mon cœur Ainsi qu’une grenade éclate ! Du sol doré, couleur de datte, Tout veut fuir, jaillir, épaissir ; Ô rameau chargé de désir ! Un oiseau sur son vert refuge Chante, comme après le déluge… — Printemps secret, sucré, divin, Que je boive un limpide vin, Dans la coupe de la tulipe ! Que dans une argentine pipe Je brûle l’encens et l’anis ! Ô printemps, culte d’Adonis, Que je célèbre ton ivresse ! Que mon cœur contre toi se presse Jusqu’à ce qu’il soit tout ouvert ! Que je danse sur le pré vert Au milieu des pigeons qui flottent, Ivre comme une jeune ilote, Dispersant la sève et les grains, Et prenant, dans l’air qui grelotte, Tout le printemps pour tambourin !