Conde claros de Adonis

Pernette du Guillet

Rymes — 1545

Amour avecques Psiches, Qu’il tenoit a sa plaisance, Jouoit ensemble aux eschetz En tres grand resjouyssance. Mais bien tost il à ouy Bien loing lamenter un Cygne, De quoy peu s’est resjouy, Et l’à prins pour maulvais signe. Laissons le jeu, je vous pry, Dict il d’une voix amere Et allons ouyr le cry Du messager de ma mere. Lors tous deux s’en vont bouter A la prochaine fenestre, Et leur veue droict gecter Là, ou l’Oyseau pouvoit estre. Si ont veu sur un estang Long & grand, comme une Mer, Un beau Cygne pur & blanc, Qui chantait un chant amer. O Deesse, disoit il, Regnant au ciel Empiree, Par ton engin trop subtil Nostre joye est empiree. Puis que par ta grand envie Au malheureux Adonis Tu as abregé la vie, Et sont ses beaulx jours finiz. Et nostre povre Maistresse Seule au boys il à laissee De douleur, & de destresse Mortellement offencee. Tant que plus ne veult porter Ny le vert, ny couleur gaye : Mais pour se réconforter A la mort en vain s’essaye. Lors l’Enfant a ces nouvelles Son espouse à accollee, Et esbranlant ses deux esles En l’air à prins sa volee. Lequel tant il à fendu, Traversant mainte contree, Qu’auprès il s’est descendu De sa mere rencontree. Comme luy, sont arrivez Les Graces, & ses deux freres De toute ioye privez, Et de tristesse confreres. Qui pour donner allegeance A la Deesse dolente, Ont tous juré la vengeance De la beste violente. Parquoy entrant dens le boys Chascun desploye sa Trousse, Mettant les chiens aux abboys Pour donner au Porc la trousse. Mais si bien ont pourchassé, Et continué leur suicte, Que le Sanglier tout lassé N’à sceu, ou prendre la fuicte. Parquoy toute la cohorte S’est estendue a l’entour, Et d’une corde bien forte Au col luy ont faict maint tour. L’un le traynoit par la corde, L’aiguillonnant, & hurtant, L’autre sans miséricorde De son arc l’alloit battant. Ainsi prins l’ont amené Devant Venus esplouree, Qui pour luy à demené Complaincte desesperee. Et tant de luy se douloit, Que sans plus vouloir attendre Tout soubdain elle vouloit L’estrangler de sa main tendre. Mais les Graces luy ont dict, Qu’elle se feroit oultrage, A fin qu’a ce contredit Elle appaisast son courage. Qui eust veu alors la beste, Comment morte elle sembloit, Humblement baissoit la teste, Tant de peur elle trembloit. Adonc soubz un arbre espais Venus de douleur troublee À commandé faire paix A toute celle assemblee. As tu, dict elle au Sanglier, (Qui estoit mal asseuré,) Osé ainsi desplier Ton courroux demesuré ? Qui t’à meu, beste incensee, D’avoir mon amy oultré ? Et ce dict, comme offencee, Adonis luy à monstré, Qui gisoit tout estendu, La face descoulouree, Dont maint souspir à rendu La povre Amante esploree. Alors le Sanglier honteux S’est prosterné a genoulx, Et d’un son doulx, & piteux S’est excusé devant tous. Disant : Deesse honnoree, Pardonne moy ce meffaict : Car d’ire delibéree Ne t’ay cest oultrage faict. Bien est vray, que quand je vis La forme du Jeune enfant, Certes il me fut advis De veoir un Dieu triumphant. Tant me donnoit grand merveille Sa chair blanche, & delicate, Et sa bouche plus vermeille, Que n’est aucune Escarlate. Parquoy d’une ardeur surpris Je me laissay approcher, Me semblant un trop grand prys, Si je le pouvois toucher. Dont au contour d’une branche Pour mon ardeur appaiser, Descouvrant sa cuisse blanche, Je la luy vouluz baiser. Mais luy trop chault & ardent, Suyvant sa course adressee, Se va gecter sur ma dent, Que je tenois abaissee. Et tellement luy mescheut, Qu’a celle heure trop perverse Au plus près de moy il cheut, Tout sanglant a la renverse. Mais j’atteste tous les Dieux, Juges de mon innocence, Que sur moy j’eusse trop mieulx Desiré si grand offence. Et pour ce que la dent feit Si oultrageux malefice, Et que tant vers vous meffeit Je veulx bien, qu’on la punisse. Voicy la dent, & la hure, Qui ont causé tel esmoy : Las, de leur male avanture Prenez vengeance sur moy. Ainsi de l’offence grande Le povre Porc s’excusoit : Et toutes fois pour l’amande A la mort il s’accusoit. Si grande estoit la douleur, Et le regret, qu’il souffroit, (Comme cause du malheur) Qu’a tout tourment il s’offroit. Parquoy toute l’assistence Vont a Venus supplier De mitiger sa sentence Et son courroux oublier. Desliez le donc, dict elle, Puis que pour mon Amy mort Il s’accuse a mort cruelle, Ayant de son faict remord. Mais qu’il jure, qu’es forestz Jamais plus il n’entrera : Ains qu’en boues, & marestz, Tousjours il se veault rera. Et a fin que desormais Se souvienne du meffaict, Je veulx qu’il porte a jamais Une marcque de son faict. C’est qu’en terre l’estendrez, Et pour reparer l’injure Les piedz autant luy fendrez Que la playe à d’ouverture. Afin que par ce moyen Ceulx, qui le rencontreront, Entendent le malheur mien. Dont, peult estre, pleureront. De Venus ce mot sacré Ne fut point hors de sa bouche, Que la beste de son gré Dessus la terre se couche. Et souffrit patiemment Executer la sentence : Puis debout bien humblement Remercia l’assistence. Et pour monstrer qu’il vouloit, Que lon sceust sa desplaisance, N’à despuis, comme il souloit, Aux boys faict sa demeurance.