La douceur du matin

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Ni l’eau ni les regards n’ont ta pâleur divine, Beau ciel d’avant midi, Où l’oiseau délicat élève, étend, incline Son doux corps attiédi. Tu sembles un jardin de pervenches voilées A leur premier matin, Comblant l’aérienne et luisante vallée De leur rêve enfantin. Les arbres, aujourd’hui, sous le soleil d’onze heures Brillent comme des prés. On voit luire au vitrail des heureuses demeures Leurs songes azurés. Tout un vif mouvement mène la Terre ronde, Les lumineux coteaux Sont des vagues d’argent qui veulent sur le monde Jeter leurs belles eaux. Toute la Terre court, étourdie, amoureuse, Vers un charmant bonheur, Et les abeilles sont des cloches vaporeuses Où sonne un tendre cœur ; Tout s’élance, tout rit, tout chancelle, tout bouge, C’est un vertige épars ; Comme vous oscillez, petite rose rouge, Sur votre vert rempart ! – Ah ! puisqu’un clair élan joyeux vous précipita Dans l’espace argenté, Laissez, tendre univers, que mon amour abrite Votre écumeux été ! Enroulez-vous à moi, belle petite allée Avec du sable doux, Nouez-vous à mes bras, verdure crêpelée, Montez sur mes genoux, Suspendez à mes mains, à mon cœur, à ma bouche, Le beau persil léger, Le neuf myosotis d’un bleu rude et farouche, L’odeur de l’oranger. Guirlandes des rosiers, des vignes et du lierre Vrilles, festons, Eté ! Soyez un vert ruban qui m’attache et me serre, Pressante volupté, Et que d’un tel baiser qui s’appuie et s’allonge Il naisse tout à coup Ce bonheur ébloui que l’on éprouve en songe, Si candide et si doux…