Ode IV

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

J’ai vu le Printemps nu rire à travers l’avril Avec un rire Si doux, si tendre, si puéril Que l’écho l’a voulu redire D’arbres en arbres, d’heure en heure et d’aube en aube, Et chaque rose S’en est épanouie au faîte du vieux mur Derrière qui passait avec ce rire pur Le clair printemps léger de brises en ses ailes Et s’en allant par le chemin, Prompt à répondre à qui le hèle De la voix ou de la main, Enfant qui chante ou vieillard qui chantonne. Il portait pour bâton un cep de l’autre automne, Noueux, mais qu’enguirlande l’an nouveau ; Il allait vers l’étang où près des vertes eaux Sont les roseaux, Et, pour bien l’accueillir, j’ai fait, et pour lui plaire, Du plus vert des roseaux la flûte la plus claire. Été, tu dors. En l’ombre douce à qui est las Repose, car ta joue est moite sur ton bras, Et dans la paix en fleurs de l’herbe jaune et verte Un épi tremble encor à ta main entr’ouverte. Ta faucille d’acier finira la moisson Pas à pas, jour par jour, avant qu’à l’horizon Ce croissant incurvé soit une lune pleine. Mais le temps passe, vois déjà dans la fontaine Une feuille séchée et vois la fleur flétrie ; L’ombre des peupliers tourne sur la prairie ; La nuit s’achève, et le soleil, Été qui dors, De ma flûte d’argent va faire un roseau d’or. J’ai vu l’Automne souriant à travers l’ombre De son voile de brume et de soie En robe longue..... Mains lourdes, pieds saignants, front qui ploie, Elle marchait le long du mur des treilles hautes, Et, quand ceux qui cueillaient la grappe Et les autres Qui l’entassaient aux corbeilles larges Ou allaient, deux à deux, en ployant sous la charge, L’appelaient en passant et lui montraient la grappe, Elle baissait la tête et ne répondait pas ; Et, lentement, mystérieuse et souriante, Demi-morte, demi-vivante, Et comme toute à quelque songe Elle levait la main et faisait signe Vers l’ombre Et elle allait de vigne en vigne, De fontaine en fontaine, Toujours plus grave et plus hautaine, l’écoutant par delà la saison et le soir La bouche de l’hiver pleurer aux roseaux noirs.