Versons ces roses près ce vin

Pierre de Ronsard

Les Odes — 1550

Versons ces roses près ce vin, De ce vin versons ces roses, Et buvons l'un à l'autre, afin Qu'au coeur nos tristesses encloses Prennent en buvant quelque fin. La belle Rose du Printemps Aubert, admoneste les hommes Passer joyeusement le temps, Et pendant que jeunes nous sommes Ébattre la fleur de nos ans. Tout ainsi qu'elle défleurit Fanie en une matinée, Ainsi notre âge se flétrit, Las ! et en moins d'une journée Le printemps d'un homme périt. Ne vis-tu pas hier Brinon Parlant, et faisant bonne chère, Qui las ! aujourd'hui n'est sinon Qu'un peu de poudre en une bière, Qui de lui n'a rien que le nom ? Nul ne dérobe son trépas, Caron serre tout en sa nasse, Rois et pauvres tombent là bas : Mais ce-pendant le temps se passe Rose, et je ne te chante pas. La Rose est l'honneur d'un pourpris, La Rose est des fleurs la plus belle, Et dessus toutes a le pris : C'est pour cela que je l'appelle La violette de Cypris. La Rose est le bouquet d'Amour, La Rose est le jeu des Charites, La Rose blanchit tout au tour Au matin de perles petites Qu'elle emprunte du Poinct du jour. La Rose est le parfum des Dieux, La Rose est l'honneur des pucelles, Qui leur sein beaucoup aiment mieux Enrichir de Roses nouvelles, Que d'un or, tant soit précieux. Est-il rien sans elle de beau ? La Rose embellit toutes choses, Venus de Roses a la peau, Et l'Aurore a les doigts de Roses, Et le front le Soleil nouveau. Les Nymphes de Rose ont le sein, Les coudes, les flancs et les hanches : Hebé de Roses a la main, Et les Charites, tant soient blanches, Ont le front de Roses tout plein. Que le mien en soit couronné, Ce m'est un Laurier de victoire : Sus, appelons le deux-fois-né, Le bon père, et le façon boire De ces Roses environné. Bacchus épris de la beauté Des Roses aux fueilles vermeilles, Sans elles n'a jamais été, Quand en chemise sous les treilles Buvait au plus chaud de l'Été.