Pour le Comte de Charny

François de Malherbe

Œuvres poétiques — 1630

En fin ma patience et les soins que j’ay pris Ont, selon mes souhaits, adoucy les esprits Dont l’injuste rigueur si longtemps m’a lait plaindre. Cessons de soupirer : Graces à mon destin, je n’ay plus rien à craindre Et puis tout esperer. Soit qu’estant le soleil dont je suis enflammé, Le plus aimable objet qui jamais fut aimé, On ne m’ait peu nier qu’il ne fust adorable, Soit que d’un oppressé Le droit bien recognu soit tousjours favorable, Les dieux m’ont exaucé. N’agueres que j’oyois la tempeste soufler, Que je voyois la vague en montagne s’enfler, Et Neptune à mes cris faire la sourde oreille, A peu prés englouty, Eussé-je osé pretendre à Pheureuse merveille D’en estre garanty ? Contre mon jugement les orages cessez Ont des calmes si doux en leur place laissez Qu’aujourd’huy ma fortune a l’empire de Ponde ; Et je vois sur le bort Un ange, dont la grâce est la gloire du monde, Qui m’asseure du port. Certes c’est laschement qu’un tas de médisans, Imputans à l’Amour qu’il abuse nos ans, De frivoles soupçons nos courages étonnent ; Tous ceux à qui déplaist L’agreable tourment que ses flammes nous donnent Ne sçavent ce qu’il est. S’il a de Pamertume à son commencement, Pourveu qu’à mon exemple on souffre doucement, Et qu’aux appas du change une ame ne s’envole, On se peut asseurer Qu’il est maistre équitable, et qu’en fin il console Ceux qu’il a fait pleurer.