Effigie double

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Dans une terre grise et pareille à la cendre De ton cher souvenir voluptueux et tendre Qui s’effrite incertain dans le vent du passé, J’ai fait revivre ainsi ton visage effacé ; Le voici. Tu reviens du fond de ma mémoire Où, dans l’ombre, tes mains ont cueilli la fleur noire, Rose funèbre née en un jardin obscur. Te voici. J’ai revu ta face au contour pur Et j’ai fait onduler sur ton front qui les bombe Tes deux bandeaux comme deux ailes de colombe, Et pourtant j’ai laissé tes yeux à jamais clos. Ô regret ! La caresse en vain de mes doigts chauds Tenterait de rouvrir leur douceur endormie. Mais le sourire qui, sur les lèvres unies De ta bouche amoureuse, erre amoureusement Encore, suffira, lorsque les doigts du temps Briseront de nouveau la médaille fragile, Pour que ta grâce garde à cette vaine argile D’où ta face charmante aura fui sans retour Une odeur de beauté, de jeunesse et d’amour Qui fera des débris de ton image aimée Une poussière d’elle encore parfumée. Non, ne regarde pas sa médaille ; il y ment Un visage amoureux, délicat et charmant Qui, de ses yeux baissés et de sa belle bouche, Te sourit, anxieux ou doucement farouche, Et triste comme si, peut-être, au fond des bois Errante, au crépuscule, une rose en ses doigts, Elle écoutait, debout, parmi l’ombre incertaine, Pleurer l’eau qui suffoque aux gorges des fontaines Ou suivait, dans le vent qui la froisse aux cailloux, Le bruit mystérieux, âpre, morose et doux D’une feuille en son or frissonnante et séchée. On dirait qu’elle écoute au fond de sa pensée, Car l’Automne déjà semble lui parler bas À l’oreille. Ami ! non ne la regarde pas, Ne la regarde pas ainsi, ce n’est pas elle, Et ce n’est pas ainsi, hélas ! qu’elle fut belle. Si tu voulais tourner le revers, tu verrais Sa véridique image et son visage vrai : Admire, dans ses yeux j’ai mis toute sa haine ; La vois-tu maintenant, rude, vile et hautaine Et belle de l’orgueil de sa dure beauté, Telle qu’à mon amour jadis elle a été, Perfide, impitoyable et fourbement amère ? Mais, pour exorciser sa ruse et sa colère Dont mon âme se trouble et se méfie encor, D’elle, j’ai figuré cette tête sans corps Afin que pour jamais sa cruelle effigie Goutte à goutte saignât dans l’argile rougie.