Les Araignées

Rosemonde Gérard

Les Pipeaux — 1889

Dans les vieux recoins, dans les recoins noirs, Où l’ombre se tasse ; Aux plafonds fumeux des tristes manoirs, Que l’âge crevasse ; Aux angles aussi des anciens bahuts, Des vieilles armoires, Qu’emplissent des ans passés les rebuts Et les vieux grimoires ; Sur le dos rugueux d’antiques bouquins Pleins de moisissure, Sur les veaux jaunis et les maroquins De leur reliure, Et dans les maisons aux sombres volets, Toutes renfrognées, C’est là qu’on vous voit tendre vos filets, Noires araignées ; Là, que préparant de vils guets-apens Dans l’ombre, farouches, Vous vous engraissez sans honte aux dépens Des petites mouches. Mais le soir, à l’heure où les moucherons Que plus rien n’agite, Fatigués d’avoir dansé tant de ronds, Rentrent dans leur gîte, N’avez-vous jamais rêvé, quand tout dort, De proie inconnue, À l’heure où l’on voit les étoiles d’or Pailleter la nue ? Comment se fait-il qu’en voyant filer Au ciel l’une d’elles, Vous n’ayez jamais tenté de filer Vos fines échelles, Si haut, qu’en plein ciel bientôt s’étendrait Une immense toile, Aux rets de laquelle, un soir, se prendrait Une blonde étoile ?…