La Langueur des voyages

Anna de Noailles

Les Vivants et les Morts — 1913

Le matinal plaisir du soleil dans l’herbage, Dessinant des ruisseaux d’intangible cristal ; Les cieux d’été, plus chauds qu’un sensuel visage Opprimé de désir, altéré d’idéal ; Le hameau romantique au creux d’un roc stérile ; Des jardins de dattiers, épais ainsi qu’un toit ; L’arrivée, au matin, dans d’étrangères villes, Où, soudain, l’on se sent libéré comme une île Que bat de tout côté un flot distrait et coi ; Le bitumeux parfum d’une rade en Hollande, Le bruit de forge en feu des vaisseaux roux et noirs Que la noble denrée exotique achalande ; Enfin, surtout, l’odeur et la couleur des soirs, Ont, pour le voyageur que le désir oppresse Et que guide un mystique et rêveur désespoir, L’insistante langueur qui prélude aux caresses…