Le cerisier d’avril

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

Ouvre tes bras fleuris au printemps butineur, Cerisier, blanc harem, longs couloirs de senteur Où l’indolent soleil s’étire comme à l’aube Devant le jeu goulu du frelon qui dérobe Le miel encor laiteux dans les boutons éclos. Des lucarnes d’azur où chantent les oiseaux Percent de leur fraîcheur ce palais de pétales Dont les fleurs en bouquets pressent leurs têtes pâles, Frémissent de soleil, d’abeilles et d’amour Et versent un pleur rose avec le petit jour. À midi, c’est une rumeur sourde et sûrette, L’antenne et le pistil se croisent et se guettent, Les gorges de parfum ont un souffle attiédi ; Les hannetons lourdauds au désir engourdi Y laissent choir leur vol qui titube et qui grince, La libellule joue avec la guêpe mince Et les papillons mous dans leur désordre ailé Frôlent négligemment le festin corollé, À peine plus vivants que les fleurs dans la brise. L’écorce a le luisant d’une brune cerise Et monte serpentine entre les floraisons. Un rameau s’inclinant, pâmé dans sa toison, Touche l’herbe et surprend le secret de la terre ; Les rayons au travers passent leur flamme claire Comme ceux que l’on voit percer la nue au ciel. Ô bouquet de candeur, léger gâteau de miel ! L’abeille court, s’affole aux houpettes sucrées, Trousse le jupon court des danseuses poudrées, Vibre et semble un battant au cœur d’un clocheton, Muse comme un amant sur un petit téton, Puis vole chantonnante à sa ruche de paille. Toute l’ardeur du jour ici glane et travaille ; C’est un monde enfantin avec un remuement De pétales, d’oiseaux, d’insectes et de vent. Le silence, le soir, s’avance à pas d’eunuque Et fait tomber sans bruit quelque étoile caduque Sur cet arbre nocturne où l’allégresse dort. La lune amarre là son petit bateau d’or Et son esprit errant en une vapeur blonde Soupire sur les fleurs que sa lumière inonde. La chouette miauleuse et qui n’a pas sommeil Croit que le cerisier a rêvé du soleil Quand la lune s’en va sereine et que les branches Replongent dans la nuit leurs masses d’ombres blanches.